Je suis un bon dormeur. Avec un gros livre et en position horizontale, j'arriverais à m'endormir même ligoté sur le toit d'un TGV. Le sommeil a toujours été mon allié, un ami. À l'adolescence, c'était mon refuge. Je priais pour m'endormir; cette parenthèse temporelle constituait un doux répit à l'anxiété et aux pensées obsessionnelles. C'était une pause – pas une mort, bien que cela ait pu y ressembler. Chaque plongée dans le sommeil était une chance de résurrection, de transfiguration. Ma petite amie Allison n'est pas du même avis. Pour elle, je ne suis pas un bon dormeur. La nuit, je m'agite, je pousse des cris. Par moments, elle a l'impression que je ne respire plus. Pis (pour elle), je ronfle. Énormément. Elle en a fait une vidéo et c'est horrible: mes ronflements sonnent comme un sifflement ténu des inspirations interrompu par un déchirement bruyant, comme si on arrachait la moquette collée.
Il arrive qu'on se dispute quand je me réveille. Elle a passé une mauvaise nuit et je comprends qu'elle soit irritée. Mais cela ne dure pas. Après tout, à qui peut-elle en vouloir? C'est le corps qui ronfle, pas moi: les poumons qui poussent l'air, les tissus mous. Les coupables, c'est eux. Quand Allison retourne mon corps endormi pour me boucher le nez ou me mettre l'oreiller sur le visage, qui essaie-t-elle d'étouffer? Le soi devient si négligeable durant le sommeil – une activité qui occupe tout de même le tiers de l'existence – qu'il finit par s'absenter complètement.
J'ai essayé de résoudre le problème en me procurant tout l'attirail antironflement disponible: les bandelettes nasales, la gouttière buccale, le vaporisateur – tout ce qui aurait dû me délivrer des ronflements....
[Courte citation de 8% de l'article original]