Élections en Turquie : Erdogan est-il bien parti pour rester à la tête du pays ?

LCI - 16/05
[VIDÉO] - Alors qu'on le voyait distancé, voire battu dès le premier tour, Recep Tayyip Erdogan est désormais donné gagnant au second. La déception est immense dans les rangs de l'opposition, à 15 jours d'un scrutin qui semble hors de leur portée. 3 questions à Didier Billion, directeur adjoint de l'IRIS, et spécialiste de la Turquie, sur la situation d'entre-deux-tours.

Alors qu'on le voyait distancé, voire battu dès le premier tour, Recep Tayyip Erdogan est désormais donné gagnant au second.
La déception est immense dans les rangs de l'opposition, à 15 jours d'un scrutin qui semble hors de leur portée.
3 questions à Didier Billion, directeur adjoint de l'IRIS, et spécialiste de la Turquie, sur la situation d'entre-deux-tours.

Annoncé large perdant, le président sortant Recep Tayyip Erdogan n'a pas connu la défaite annoncée. Nettement en tête au soir du premier tour avec 49,51% des voix, et vainqueur des législatives, il sera contraint à un second tour inédit le 28 mai prochain. Sa victoire finale est cependant considérée comme inéluctable par le consensus des spécialistes de la Turquie. 

Directeur adjoint de l'IRIS, spécialiste de la Turquie, sur laquelle il a rédigé plusieurs ouvrages*, Didier Billion explique à TF1info ce qui a poussé la majorité du peuple turc à reconduire Erdogan, et en quoi ce scrutin témoigne d'une société turque fracturée en deux camps. 

L'opposition n'est plus en position de gagner au second tour

Didier Billion

Erdogan est finalement en tête au soir du premier tour, et semble bien parti pour emporter le second. Comment analysez-vous cette erreur de pronostic ? 

Didier Billion : Il y a quand même une part de surprise. Certains amis turcs me disaient : "C’est plié, Erdogan sera battu dès le premier tour". Sans être convaincu d'une telle défaite, je pensais que Kemal Kiliçdaroglu serait au moins devant. Ce résultat est assez étonnant, parce qu’on a l’impression qu’en dépit d’une crise économique assez préoccupante, d’un climat liberticide, et d’une certaine usure du pouvoir, Erdogan est solidement installé en première place. Doublement, puisque dans le même temps, sa coalition a obtenu la majorité absolue aux législatives.

Les raisons sont de plusieurs ordres. Les Turcs paraissent avoir voté pour le parti de la stabilité, "le parti de l’ordre", celui qui serait capable de relever les défis économiques ou sociaux qui attendent la Turquie. Les défis géopolitiques également, dans une région toujours assez volatile. Erdogan, à cet égard, est perçu par son électorat comme celui qui a réussi à imposer la Turquie dans un monde complexe, qui n’hésite pas à dire leur fait aux grands de ce monde. Donc, il y a une forme de vote légitimiste qui s’est exprimé. 

Le taux de participation est à noter pour son caractère exceptionnel : un peu plus de 88%. En Turquie, il y a toujours plus de 80% lors des scrutins, car c’est un rite républicain quasiment sacré, mais le chiffre de ce weekend est inhabituel, c’est un des plus hauts jamais atteints dans ce pays. L'écart entre les deux principaux candidats n'est finalement pas énorme, mais 4% dans une élection, c'est une différence décisive. C’est aussi l'expression d’une Turquie profondément divisée entre deux blocs presque d’égale importance, ayant des perceptions différentes de l’avenir de leur pays. Deux blocs politiques avec des projets de société totalement divergents, voire antagonistes. 

Au deuxième tour, le taux de participation ne devrait pas être aussi important, même s’il est difficile d’évaluer de quel ordre sera la baisse. Les partis d’opposition vont être en partie démobilisés, ils ont quand même pris un coup sur la tête. Jusqu’ici, ils avaient réussi à maintenir l’unité dans la campagne, mais chacun a compris que c’était une coalition très hétéroclite. Ils ne sont plus en situation de gagner le deuxième tour, je ne vois pas de scénario où le score de l'opposition remonterait suffisamment. C’est Erdogan qui est dans la dynamique positive de la campagne. Il est en tête, et sa coalition a déjà emporté la majorité absolue au Parlement. 

Le facteur supplémentaire, c'est le troisième homme, Sinan Ogan, qui a atteint le score inattendu de 5,7%. Il va évidemment se vendre au plus offrant, et celui qui est en position de faire des offres, c’est bien sûr Erdogan. Ogan en lui-même n’est pas devenu suffisamment important pour être un "faiseur de roi". Erdogan va certes tenter de l’attirer dans ses filets, pour amplifier son résultat au deuxième tour. Mais même s’il n’appelait pas à voter pour lui, la dynamique d’Erdogan devrait être suffisante pour l’emporter. Et il y a une chose que Sinan Ogan ne fera pas, c’est appeler à voter pour Kemal Kiliçdaroglu. Son mouvement est solidement ancré à l'extrême-droite, et trop de choses opposent ses électeurs au leader de l'opposition.

Même si le scénario semble à cette heure improbable, que se passerait-il si Kemal Kiliçdaroglu venait à l’emporter, alors que le Parlement est déjà aux mains de la coalition d’Erdogan ?

Ce serait probablement l’ouverture d’une crise politique singulière ! Il y a eu une réforme de la Constitution en 2017, voulue par Erdogan, qui "présidentialise" le régime à outrance, et où le Parlement ne sert plus à grand-chose. Toute la campagne de Kemal Kiliçda...
[Courte citation de 8% de l'article original]

Loading...