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Nicolas Mathieu : « On ne fait pas le bien du peuple contre sa volonté »
Humanite -
27/03
L’écrivain Nicolas Mathieu, prix Goncourt pour Leurs enfants après eux (1), étrille la réforme des retraites imposée au forceps par un président de la République qui agit « en patron d’entreprise ». « Ce qui se joue à présent, c’est une certaine idée de la République », affirme l’auteur de Connemara, qui s’inquiète de voir ainsi le pouvoir dérouler le tapis rouge à l’extrême droite. Vous avez pris position publiquement contre la réforme des retraites. En quoi cette bataille vous apparaît-elle comme un combat « civilisationnel » ? C’est un sujet qui m’affecte à titre personnel. J’ai notamment été heurté par un certain type de discours : le travail est épanouissant ; deux ans de plus, ce n’est pas si grave compte tenu de l’allongement de l’espérance de vie, etc. Mon père a commencé à travailler à l’âge de 14 ans, ma mère à 16. Toute mon enfance et mon adolescence, j’ai entendu mes parents se plaindre de leurs chefs, de leurs conditions de travail. J’ai vu leur fatigue, leur soumission, leur colère, l’usure. Mon père réveillé au milieu de la nuit pour dépanner un ascenseur. Ma mère en burn-out. Les week-ends gâchés, les vacances mêmes dévorées par ces tensions-là. Le sentiment de la vie volée. Voir aussi : Nicolas Mathieu : « La littérature nous venge du règne managérial » Dans une démocratie, les règles institutionnelles servent à donner aux conflits qui parcourent le champ social des moyens de s’affronter pacifiquement ; elles permettent de produire des compromis et des alternances infiniment rejouables. Là, on voit bien que ça ne marche plus du tout. Et l’usage du 49.3 nous a définitivement fait basculer dans quelque chose d’inacceptable. Un « fuck off » antidémocratique qui d’un seul coup fait tomber le voile sur une architecture institutionnelle instrumentalisée et qui ne remplit plus ses fonctions essentielles. Aussitôt, le corps social s’est cabré, il a senti la volonté de toute-puissance qui cherchait à s’exercer sur lui. Nous sommes un vieux peuple républicain, fait de femmes et d’hommes libres qui n’entendent pas céder sur leur souveraineté de cette manière. Ce qui se joue à présent, c’est une certaine idée de la République. Comment vous situez-vous dans le débat sur la « légitimité » démocratique du chef de l’État ? Ce pouvoir est légitime. Tout ce qu’il a fait est légal. Mais la légitimité se pèse, se discute. Emmanuel Macron en est d’ailleurs tout à fait conscient. Au soir du second tour de l’élection présidentielle, il avait affirmé que le vote anti-RN l’obligeait. Il sait parfaitement que son programme n’a jamais bénéficié d’un assentiment majoritaire. Il est absolument légitime en droit, mais, dans le même temps, son socle d’adhésion populaire reste étroit. Il sait aussi qu’il ne sera pas réélu, il est en mission. Je crois en sa bonne foi. Je suis assez convaincu qu’il est certain de faire la seule chose à faire. Mais il agit en patron, en super-manager. « C’est ma boîte, laissez-moi faire, je sais ce qui est nécessaire pour qu’on performe comme des dingues. » Or, ce n’est pas comme ça que fonctionne un pays, une démocratie. Dans une démocratie, il existe des avis contradictoires, des désaccords, des intérêts antagonistes qui doivent être pris en compte. Les arbitrages doivent intégrer une certaine part de compromis, a fortiori quand le pouvoir a été deux fois élu avec l’appoint électoral de ses adversaires et qu’il sait que sa volonté se heurte au plus grand nombre. « Politique de managers, faiseurs de fric et de retraités distraits, régime de cadres sup et de consultants surpayés », écrivez-vous dans une tribune publiée dans Mediapart. Est-ce votre définition du macronisme ? Oui. Le problème de ce pouvoir n’est pas tant qu’il soit soutenu par les catégories de populations les plus favorisées, ou par ceux qui tirent leur épingle du jeu dans le monde tel qu’il fonctionne. Le problème, c’est la dénégation des intérêts qui lui sont contraires. Avec Emmanuel Macron, nous sommes dans l’ère du post-politique. Son « ni droite ni gauche » en était le symptôme le plus évident. Or, un pays, ce n’est pas une entreprise, ou une équipe de foot. On n’est pas « tous ensemble » pour « performer ». L’idée qu’il se fait de son rôle et du bien du pays menace la paix civile, parce qu’elle implique un déni de l’altérité et que l’autoritarisme qui en découle enflamme des pans entiers de notre société. Ce mouvement social déborde largement des grandes métropoles. L’une de ses caractéristiques réside dans les mobilisations massives dans les petites villes et les moyennes, déjà l’épicentre de la mobilisation des gilets jaunes. Que nous dit cette colère de la « France des sous-préfectures » ? Que le gouvernement, par sa méthode et son obstination, son mépris et sa surdité, a libéré des réserves de rage qu’il n’imagine pas. Les gens sont très en colère. Ce ne sont pas tant les violences de rue qui m’inquiètent, mais la perspective de voir arriver l’extrême droite au pouvoir en 2027. Le RN peut désormais gagner. Il faut comprendre que la France est très divisée. Une partie de la population se trouve très exposée, souffre, subit. Même des familles qui ont des revenus a priori corrects n’arrivent plus à boucler leurs fins de mois. Les gens voient leurs vies rognées morceau par morceau. Tout cela suscite – à juste titre ! – un ressentiment, des passions tristes qui ouvrent la voie au pire. On ne peut pas indéfiniment réduire les possibilités d’existence des gens sans encourir un reflux brutal. On ne pourra plus les convaincre de faire barrage après les avoir si maltraités, si peu respectés, si souvent gouvernés comme s’ils étaient idiots et incapables de comprendre ce qui était bon pour eux. Les dernières manifestations ont été brutalement réprimées. Même le Conseil de l’Europe s’en est ému, s’alarmant d’un « usage excessif de la force » en France. De quoi ces violences policières sont-elles le symptôme ? Plus l’assise d’un pouvoir est étroite, plus il aura tendance à employer des moyens policiers pour garantir son équilibre. Cela rejoint les discussions sur la légitimité du pouvoir actuel que nous avions précédemment. N’ayant pas de peuple pour abonder dans son sens, le pouvoir recourt de plus en plus massivement à la force. Aujourd’hui, on peut redouter qu’il y ait des morts. La tension est extrême. Plus le pouvoir s’entêtera, moins la violence trouvera de recours légal pour s’exprimer dans le champ politique, plus elle gagnera en intensité. Cette violence doit impérativement trouver des voies pour se métaboliser institutionnellement, faute de quoi des désastres sont à prévoir. Entretien réalisé par Maud Vergnol (1) Leurs enfants après eux, Connemara et Aux animaux la guerre sont publiés chez Actes Sud.
L’écrivain Nicolas Mathieu, prix Goncourt pour Leurs enfants après eux (1), étrille la réforme des retraites imposée au forceps par un président de la République qui agit « en patron d’entreprise ». « Ce qui se joue à présent, c’est une certaine idée de la République », affirme l’auteur de Connemara, qui s’inquiète de voir ainsi le pouvoir dérouler le tapis rouge à l’extrême droite.
Vous avez pris position publiquement contre la réforme des retraites. En quoi cette bataille vous apparaît-elle comme un combat « civilisationnel » ?
C’est un sujet qui m’affecte à titre personnel. J’ai notamment été heurté par un certain type de discours : le travail est épanouissant ; deux ans de plus, ce n’est pas si grave compte tenu de l’allongement de l’espérance de vie, etc. Mon père a commencé à travailler à l’âge de 14 ans, ma mère à 16. Toute mon enfance et mon adolescence, j’ai entendu mes parents se plaindre de leurs chefs, de leurs conditions de travail. J’ai vu leur fatigue, leur soumission, leur colère, l’usure. Mon père réveillé au milieu de la nuit pour dépanner un ascenseur. Ma mère en burn-out. Les week-ends gâchés, les vacances mêmes dévorées par ces tensions-là. Le sentiment de la vie volée.
Voir aussi :
Podcast. Nicolas Mathieu, écrire pour « rendre des cou... [Courte citation de 8% de l'article original]
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