Paul Valéry, la vanité du sens

Juan Arnau - El País - 18/01
Les grands poètes sont souvent de bons philosophes. Ils n'ont pas besoin d'expliciter leur pensée, ils savent la laisser entre les lignes, dans le blanc entre les versets ou au verso de la page. Le français, en revanche, se considérait comme "l'anti-philosophe"

La langue est naturellement poétique, pas philosophique. Le philosophe vit d'illusions. Le poète les fabrique. Après tout, la philosophie et la poésie sont de la littérature. La poésie enquête sur l'origine, le philosophe s'intéresse à la destination, où nous allons. Si l'origine coïncide avec la destination, le poète et le philosophe travaillent dans le même sens, mais dans des sens opposés. Or, la poésie anticipe la philosophie. Les philosophes avant Platon n'étaient-ils pas des poètes ? Parménide a écrit un poème et des oracles d'Héraclite. Les bardos des Védas préfigurent la philosophie des upanishads. Avant la parole, le Verbe était voix, et cette voix reconnaît (et sourit) devant la vanité du sens. « Tout art aspire à la condition de musique », dit Valéry en répétant Schopenhauer. Et la musique ne veut rien savoir du sens. À une occasion, Schumann a été invité à expliquer la pièce qu'il venait de composer et de jouer au piano. La réponse de Schumann a été de le réinterpréter.

Les grands poètes sont souvent de bons philosophes. Ils n'ont pas besoin d'expliciter leur philosophie, ils savent la laisser entre les lignes, dans le blanc entre les versets ou au verso de la page. Heidegger disait, dans une de ses phrases sonores, que le poète et le philosophe vivent dans la même caverne. Une demi-vérité, bien qu'il y ait des poètes qui se sont glissés avec bonheur dans l'essai : Octavio Paz, Samuel T. Coleridge, T. S. Eliot, Antonio Machado ou Charles Baudelaire, pour n'en citer que quelques-uns. Mais le cas de Paul Valéry est exceptionnel. Eh bien, le Français, représentant de la poésie pure, se considérait comme un anti-philosophe : "En métaphysique, nous disait-il jeune, il n'y a que de la sottise." Mais la philosophie, comme la respiration, est inévitable. Ce n'est pas quelque chose dont vous pouvez vous passer. Chacun, qu'il le veuille ou non, a le sien. Même à ceux qui la nient, la philosophie leur réserve une école, dont Diogène ou Nāgārjuna seraient de dignes représentants.

vu et entendu

L'Irlandais Berkeley a soutenu que ce que nous voyons et ce que nous entendons n'appartiennent pas à des mondes cohérents. L'esprit est chargé d'harmoniser ces deux expériences, en construisant continuellement des "choses", qui sont des restes de sons et de visions que nous rencontrons chaque jour. La rivalité entre l'image et le son traverse l'histoire des civilisations, des arts et de la pensée. L'Inde est sonore, la Grèce est visuelle. Parfois, il trace des chemins divergents, comme dans le cas de la musique et de la peinture, d'autres fois ils convergent, comme dans la littérature et la philosophie. Un roman de Dickens peut être écouté, comme le faisaient les domestiques dans les cuisines du Londres victorien, et projeté dans l'imaginaire du lecteur. On peut entendre la philosophie de la bouche de Socrate ou la « voir » dans une page de Platon. En tout cas, le mot est d'abord son puis image mentale (bien qu'il soit lui-même, écrit, déjà une image, dont la culture chinoise et arabe ont fait de l'art). Pour éviter l'idolâtrie, l'islam ne représente pas Dieu, comme le faisaient les Hébreux et les premiers bouddhistes. Il n'est donc pas étrange que les cosmogonies, les théories sur l'origine du monde, partagent cette vieille rivalité. Pour certains l'origine était un éclair de lumière, pour d'autres une vibration, Vedic OM ou big bang, qui s'entend encore sur les ondes radio, ici et maintenant, à l'endroit où vous lisez ou j'écris. L'origine est toujours présente.

Nous avons dit que la tension entre ce qui est vu et ce qui est entendu se retrouve dans la Grèce et l'Inde classiques et que cette tension se reproduit plus tard dans d'autres villes. On serait tenté de l'appeler la « tension essentielle », le ressort qui fait marcher l'esprit (du monde). La tension entre ce qui se voit et ce qui s'entend, entre la musique et la peinture, trouve sa synthèse dans le mot, qui sonne et permet d'imaginer. Il y a quelque chose dans le visuel qui ensorcelle l'œil et l'empêche de pénétrer plus profondément. Dans sa netteté, l'image révèle, mais cache aussi. Elle fait apparaître l'individuation, mais ce n'est qu'une illusion, une ébauche provisoire, que la mort nie. Quelque chose de différent se produit avec le son. En musique, l'individuation se perd, celle à laquelle on s'accroche instinctivement et qui nous fait craindre de mourir. Le son est éternel, disent les Védas, et est antérieur aux individus, antérieur même aux esprits. La révélation védique est une révélation sonore. Les sages d'autrefois n'ont pas vu, mais ont entendu. Et ils écoutaient des poèmes, des hymnes, des chansons.

La poésie reconnaît la vanité du sens. Il s'accroche au son, connaissant intuitivement le primat ontologique du son sur l'image, bien qu'il n'y renonce pas. Dans le cas du monde grec, un homme pensif et ami des énigmes, amateur de points d'interrogation, a décrit ce mythe fondateur pendant la guerre franco-allemande (1870-1871). Et il l'a fait à propos de la tragédie grecque, « sous le capot du savant » (mais sans l'aridité du philosophe systématique), à ​​la manière poétique et artistique de celui qui partage le désir de beauté des Grecs, de fêtes et les cultes, pour les Saturnales et les oracles. Friedrich Nietzsche a osé laisser derrière lui le vieux fardeau des difficiles questions savantes et doctrinales, de l'historicisme à la "haine du monde" de certaines sciences et croyances, qui relèguent l'art au royaume du mensonge. Il a osé descendre de la chaire d'où l'on enseigne la science ("et le problème de la science ne peut être connu dans le domaine de la science"), pour rassembler autour de lui non seulement la jeunesse philol...
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