Il y a mille façons d'essayer d'évoquer ce qu'a fait Jean-Luc Godard au cours de sa vie, qu'il a choisi d'interrompre, à 91 ans le 13 septembre 2022, et les effets de ce qu'il a fait. L'une d'elles serait de partir d'une date qui n'est ni le début, ni le milieu, ni le seul tournant de sa longue et prolifique activité de cinéaste, mais peut-être le moment qui éclaire le mieux l'ensemble. Cette date, ce serait le début de 1968.
Jean-Luc Godard n'est alors rien de moins que l'artiste vivant le plus célèbre du monde –disons un des trois, avec Pablo Picasso et Bob Dylan. Au cours de l'année qui vient de se terminer sont sortis dans les salles de France et du monde quatre nouveaux longs-métrages, ce qui est proprement hallucinant: Made in USA, Deux ou trois choses que je sais d'elle, La Chinoise, Week-end, auxquels il faut ajouter un court-métrage important, Camera Eye, sa contribution à Loin du Vietnam, le film collectif coordonné par Chris Marker.
Sans approcher la renommée de ses films alors (et encore aujourd'hui) les plus célébrés, À bout de souffle, Le Mépris, Pierrot le fou, ces cinq titres suffiraient à prendre la mesure des puissances inédites du cinéma qu'il a alors déployées.
On y trouve en effet, selon des modalités à chaque fois différentes, toutes ensemble une inventivité du langage cinématographique et une mobilisation des moyens du cinéma pour décrire et comprendre les évolutions de la société dans tous les domaines, de la géopolitique à la vie du couple.
Jean-Luc Godard (à droite), le poète Alain Jouffroy (2e gauche) et le poète communiste Eugène Guillevic (3e gauche) en compagnie des membres du Syndicat des acteurs, pendant la grève générale de mai-juin 1968, à Paris le 29 mai 1968. | AFP
En 1968, dans une atmosphère politique et un sentiment de l'état du monde qui sont devenus aujourd'hui quasiment incompréhensibles, Godard casse tout cela. Il le fait au nom d'un espoir et d'un projet qui s'appelle alors –pas sûr que le mot non plus reste compréhensible, du moins au(x) sens qu'il avait– la révolution.
La révolution, cela signifie pour Jean-Luc Godard tout changer. Ne pas cesser de faire des films, mais ne rien garder de l'ensemble des manières de penser et d'agir, de montrer et de raconter, d'utiliser les corps, les machines, les images, les sons, les imaginaires, l'argent, la célébrité, etc. hérités d'un monde qu'il s'agit de renverser.
On peut assurément trouver cela utopique. On peut éventuellement trouver cela ridicule. On ne peut pas nier la cohérence, le courage et l'honnêteté de la démarche, y compris dans des formes ayant pu s'exprimer brutalement, notamment au moment de sa rupture ouverte avec son vieil ami des Cahiers du cinéma F...
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