On vient aussi à Cannes pour ça. Ce moment magique où un film qu’on n’attendait pas vous surprend, vous captive, vous emporte, vous retourne le cœur et le cerveau dans le désordre. Au troisième jour de la compétition EO de Jerzy Skolimowski est LA sensation de cette 75e édition. Sa vedette ? Un âne. Vous avez bien lu.
Au début de ce conte burlesque et tragique, on découvre sa relation intense avec une jolie danseuse, vite brisée par la décision des autorités d’interdire les cirques avec animaux. Revendu à une boîte de démolition, EO (Hi-Han en VF) tracte des gravats sur les chantiers. Mais bien vite, l’appel de la liberté est trop fort. De l’amour aussi puisque l’image de la jeune femme lui revient souvent en rêve…
Raconté comme ça, on se croirait presque dans un film d’animation américain. Sauf que Jersy Skolimowski, fils de déporté et figure du Nouveau cinéma polonais des années 1960, n’est pas là pour faire rire les enfants. Les adultes, plutôt, en se servant du périple de son héros au poil pour tendre un miroir tragicomique à la communauté des hommes.
EO ne serait qu’un aimable plaidoyer contre la maltraitance animale s’il n’était mis en scène avec un mélange de rage, de poésie et d’inventivité qui font plaisir à voir chez un artiste de 84 ans qui semble, comme son personnage, avoir le cœur brisé par la bêtise de ses congénères à deux pattes.
Il y a des plans sublimes dans cette fiction d’une modernité folle, avec en point d’orgue une incroyable séquence nocturnes en forêt où EO, en proie à la faune dangereuse, se retrouve sous le laser de chasseurs venus assouvir leurs pulsions meurtrières. Puis s'échappe dans un fracas psychédélique magnifié par la BO magistrale de Pawel Mykietyn.
Mais le film ne sera pas aussi réussi sans la performance exceptionnelle de son interprète principal. Baptisé Tako dans la vraie vie, il a été découvert par le cinéaste dans une écurie des environs de Varsovie. Presque plus convaincant que les acteurs humains – y compris Isabelle Huppert qui s’offre une apparition hilarante - il a travaillé avec une dresseuse professionnelle, pour un résultat bluffant à l'écran.
"Dès que je l'ai vu, j'ai su qu'il serait la star de mon film", raconte le cinéaste dans le dossier de presse en précisant, si besoin était, qu'il a pris soin de sa vedette. "EO est né de notre amour pour les animaux et la nature. Le bien-être des animaux sur le plateau a toujours été notre première priorité, et aucun animal n’a été blessé lors de la réalisation du film".
En raison d’un accident qui l’a contraint à être hospitalisé il a quelques jours, Jerzy Skolimowski n’a pas pu faire le déplacement sur la Croisette. Si son film reste dans le cœur et la mémoire du jury dans les jours qui viennent – et la route est encore longue -, prions très fort pour qu’il puisse faire le déplacement pour le palmarès.
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