Accompagnant un investissement financier colossal pour soutenir l'armée ukrainienne, le discours des responsables à Washington semble de plus en plus diverger de celui que tiennent Paris ou Bruxelles. Les récentes déclarations du secrétaire américain à la Défense, qui souhaite "affaiblir durablement" la Russie, contrastent ainsi avec celles d'Emmanuel Macron qui estimait, dans un contexte européen, qu'il fallait éviter "d'humilier" les Russes.
Le Président français rappelle l'erreur d'avoir humilié l'Allemagne au lendemain de 1918. Joe Biden, dans le même temps, réactive un dispositif de "prêt-bail" remontant à 1941, afin de financer les Ukrainiens... et contrer le souvenir entretenu par Vladimir Poutine de la victoire sur l'Allemagne nazie. Une bataille de références qui convoque l'Histoire pour définir les positions de chacun : une Amérique qui ambitionne une victoire écrasante, et une Europe qui s'inquiète des lendemains qui déchantent. Spécialiste de politique internationale, Vincent Hugeux explique à TF1info pourquoi, selon lui, ces divergences d'approche n'empêchent pas la cohérence globale de la stratégie du camp occidental.
On perçoit une certaine dissonance entre le discours tenu à Washington, et ceux qu'on tient à Paris ou à Bruxelles. Est-ce que les alliés poursuivent toujours vraiment les mêmes objectifs à propos de la Russie ?
Vincent Hugeux : Il faut d'emblée se souvenir de la célèbre formule de Charles de Gaulle : "Les États n'ont pas d'amis, ils n'ont que des intérêts". En dépit d’une alliance stratégique historique entre les États-Unis et les puissances occidentales, Washington priorise bien sûr ses propres intérêts, et l'a confirmé récemment avec l’affaire des sous-marins. Mais j'y vois moins une contradiction, ou un conflit potentiel, qu’une forme de partage des tâches. Les États-Unis n'ont, depuis Barack Obama, qu'une seule obsession géopolitique : la rivalité avec la Chine. Et dans ce contexte-là, la Russie n’est au fond qu’un acteur mineur.
On a beaucoup agité en France, notamment via Marine Le Pen, le spectre d’une alliance "soviéto-chinoise", mais pour moi c'est une illusion d’optique. D'ailleurs, l’intérêt prioritaire de la Chine de Xi Jinping, c’est d’avoir avec la Russie un partenaire affaibli et dépendant. D’une certaine manière, un Poutine véritablement anémié permettrait à Washington de focaliser à nouveau son attention sur ce qui reste l’enjeu central des décennies à venir selon la Maison Blanche, c'est-à-dire la Chine.
Pourquoi voyez-vous dans les divergences entre Européens et Américains un "partage des tâches" ?
D'abord géographiquement, il y a une évidence à rappeler, c’est qu’un océan sépare les Européens et les Américains. C’est ce qui a inspiré à ces derniers la doctrine "lead from behind", c'est-à-dire diriger, mais de loin. Les États-Unis mettent certes énormément d’argent, avec une méga-enveloppe qui va avoisiner les 40 milliards de dollars supplémentaires d’aide à l’Ukraine. Mais ceux qui sont exposés le plus directement à ce conflit, ce sont bien les Européens, à commencer par les pays les plus à l'est. L’impact sur les économies, la dépendance aux hydrocarbures russes, c’est quand même l’Europe qui la vit le plus frontalement.
Pour moi, il n’y a cependant pas l’expression d’un désaccord de fond. La rhétorique de Biden est certes plus radicale, plus morale aussi, comparée au refus d’Emmanuel Macron d’endosser le terme de génocide pour qualifier les atrocités russes. Il y a donc des différences spectaculaires au niveau du langage, mais ça ne veut pas dire que ça ne s’inscrit pas dans une stratégie globale cohérente. Que Poutine ait un genou à terre ou non, à un moment donné il faudra bien qu’il y ait une négo...
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