Giulia Fabbiano : « L’exigence d’apaisement renforce le déni de vérité »

Adlène Meddi - LePoint - 17/03
ENTRETIEN. « Algérie coloniale. Traces, mémoires et transmission » est un ouvrage qui propose de changer la perspective du regard porté sur l’histoire de la colonisation.

Ce livre pluridisciplinaire (qui sort aux éditions Le Cavalier bleu le 17 mars), dirigé par les chercheurs Giulia Fabbiano et Abderahmen Moumen, rassemble les travaux de chercheurs, mais aussi d'acteurs des sociétés civiles en Algérie et en France qui explorent les dispositifs, les lieux et les mécanismes. Ces derniers font que « la colonisation et la guerre de libération algériennes continuent à se transmettre et à circuler dans des milieux différents, qui deviennent à leur tour vecteur de transmission ; comment la colonisation et la guerre de libération algériennes continuent à façonner des générations, à constituer un enjeu mais aussi un angle mort du temps présent et de ses représentations », comme l'écrivent Giulia Fabbiano et Abderahmen Moumen. En somme, à travers des archives officielles ou privées, l'observation ethnologique, la musique ou la littérature, l'expérience personnelle et les écrits autobiographies, l'ouvrage ambitionne de répondre à plusieurs questions pertinentes pour l'appréhension de cette mémoire en ces temps de réactivation des passions franco-algériennes. « Que reste-t-il de l'Algérie coloniale dans les récits nationaux, collectifs, familiaux et subjectifs ? Quels usages en sont-ils faits ? Comment ce passé et ses mémoires se transmettent-ils ? » énumèrent les deux chercheurs qui codirigent l'ouvrage.

L'idée est donc de comprendre comment se perpétue le référentiel mémoriel dans le présent, comment il l'impacte et imprègne les discours ou les comportements (par exemple le comportement électoral) d'aujourd'hui. Une manière de dépasser la confusion entre mémoire, « démonstrations politisées d'appartenance » et « quêtes de reconnaissance » de groupes mémoriaux concurrentiels, afin de « cerner la place réelle et fantasmée du passé colonial et la manière dont il agit et est agi au présent ». Un passé, une mémoire, qui ne sont pas figés, mais qui subissent « la variation incessante du récit et de l'oubli », comme le soulignait le défunt historien et anthropologue Omar Carlier, et qui « passent » par une variété de transmetteurs intergénérationnels, dans des contextes très divers.

Giulia Fabbiano est anthropologue, spécialiste des questions identitaires et mémorielles postcoloniales. © DR
L'exposé empirique de ces traces agissantes de l'histoire de la colonisation permet également, selon les auteurs, de dépasser la « dimension pathologique-thérapeutique » qui accompagne « la définition des mémoires françaises en lien avec l'Algérie coloniale, qui sont décrites comme humiliées, blessées, meurtries, enfouies, empêchées, enflamm...
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