Le « bien commun », un concept post-libéral ?

Lino Castex - TheConversation-France - 16:21
Le concept de « bien commun », issu de la théologie médiévale, connaît un retour spectaculaire dans les discours politiques, juridiques et intellectuels.

Le concept de « bien commun », issu de la théologie médiévale, connaît un retour spectaculaire dans les discours politiques, juridiques et intellectuels. Longtemps marginalisée par la pensée moderne, cette notion est aujourd’hui réinvestie par des courants politiques très divers, qui y voient des ressources pour corriger, voire dépasser, les grammaires libérales du politique.

Employer l’idée de « bien commun » aujourd’hui, c’est un peu comme faire tinter son verre lors d’un repas de fête : cela permet d’attirer l’attention. Présent dans les programmes électoraux, les discours juridiques ou les productions intellectuelles récentes, il semble avoir retrouvé une pleine légitimité dans le lexique contemporain. En 2022, neuf candidats sur dix l’emploient dans leur programme pour la présidentielle française. Le « bien commun » semble réinstallé dans l’évidence de notre répertoire conceptuel. Pourtant, cette présence, qui passe aujourd’hui pour normale, tant la bataille du bien commun retrouve de la vigueur, ne va absolument pas de soi.

Une brève histoire du bien commun

Forgée dans la rencontre médiévale d’Aristote et de Thomas d’Aquin, la notion de bien commun a longtemps désigné, dans des sociétés holistes et préoccupées par le salut, un idéal de communion sociale où se mêlaient transcendance chrétienne et horizon collectif.

Les révolutions engagées dès le XVIIe siècle par les théoriciens contractualistes en déplacent le centre de gravité : le politique n’est plus chargé d’orienter la communauté vers un Bien substantiel, c’est-à-dire un contenu déterminé de la vie bonne que tous devraient partager, mais de garantir à chacun la liberté de poursuivre ses propres fins. On cherche désormais le juste plutôt que le bien. Le vocabulaire du contrat, des droits et de l’intérêt remplace progressivement celui des vertus civiques et de la finalité commune, dans ce que l’on pourrait appeler une « grammaire de la neutralité », où l’État vise moins à réaliser un bien partagé qu’à arbitrer des intérêts privés légitimes.

Le Conseil d’État fait le récit de ce renversement dans son rapport de 1999 sur l’intérêt général, en notant que la désuétude de la notion de bien commun s’est précipitée avec la Révolution française, lorsque le complexe théologico-politique s’est effacé devant le droit comme instrument de résolution de l’antagonisme des intérêts. Éclipse, donc, du bien commun dès le XVIIe siècle, cantonné aux marges du discours juridico-politique moderne et remplacé, en France, par l’idée d’intérêt général – plus procédurale, moins substantielle, promettant d’unifier sans imposer une vision du monde. Comme le thématisait Charles Taylor, la rationalité moderne doit supporter « l’idée que la société est constituée, en un sens, par les individus, en vue d’accomplir des fins qui sont d’abord individuelles ».

Un retour en force

Or, voilà qu’après cette longue occultation, la vieille idée refait surface comme une effraction dans ce récit libéral de la modernité. Le contraste est net : le Conseil d’État ne mentionne jamais le bien commun entre 1821 et 2008 dans la totalité de ses actes juridiques, alors qu’il en fait un élément de son vocabulaire dans six de ses actes entre 2008 et 2023, et le concept central de plusieurs vœux des corps constitués depuis 2013.

La notion apparaît pour la première fois comme principe de référence de l’action publique lors de la réforme du Code de l’organisation judiciaire de 2016, qui porte sur la définition de l’action du procureur général. La loi dispose désormais que celui-ci « rend des avis dans l’intérêt de la loi et du bien commun ». La formule articule deux registres. D’un côté, l’intérêt de la loi, c’est-à-dire la fidélité à la positivité du droit et à son histoire ; de l’autre, le bien commun, qui ouvre la possibilité de chercher une norme supérieure justifiant l’écart avec l’édifice juridique existant. Discrètement, au détour de la définition d’une mission technique, cette modification donne au bien commun une qualité juridique forte pour l’action publique.

Ce retour en force du bien commun vaut de façon tout aussi manifeste dans les discours parlementaires ou dans les programmes aux présidentielles de la Ve République. Si la notion était très peu mentionnée au XXe siècle (nous comptons une seule occurrence entre 1965 et 2002 sur la base des archives électorales du CEVIPOF), parmi les dix premiers candidats à la présidentielle de 2022, neuf y font référence dans leurs programmes ou discours.

Cela vaut aussi sur le plan éditorial et théorique : collection « le bien commun » créée par Antoine Garapon en 2006, émission de France culture depuis 2014, chaire Bien commun créée par l’institut Catholique de Paris en 2021, des ouvrages récents, Le bien commun, éloge de la solidarité (1996), Où est passé le bien commun ? (2011), Comment les citoyens peuvent décider du bien commun ? (2015), Économie du bien commun (2016), Le bien commun à la croisée des disciplines (2018) ou encore La pandémie, l’anthropocène et le bien commun (2020).

L’étude lexicale est un indice du renversement conceptuel et théorique à l’œuvre avec la notion de bien commun. Il faut tout du moins reconnaître que sa présence, étonnante au regard de l’histoire de la circulation de l’idée, remet en question un ensemble de caractères théoriques que l’on croyait inhérents à la pensée moderne du politique. En premier lieu, le cantonnement de la définition de la bonne vie à la sphère privée, la distinction nette entre le discours de la morale et celui de la politique et l’idée selon laquelle une société moderne doit s’abstenir de formuler des fins substantielles pour ne se consacrer qu’à la garantie des droits et à l’arbitrage des intérêts.

Autrement dit, la recherche contemporaine du bien commun nous semble supposer ce que le fond libéral de la modernité s’interdit de penser ; ce qu’il peut y avoir de commun aux individus avant qu’ils se différencient et ce qui peut les réunir dans une même perspective plutôt que les gérer dans leur diversité constitutive.

Notre hypothèse est justement que cette réapparition du bien commun doit être lue comme le symptôme d’un trouble hautement spécifique d’une modernité inquiète : malaise dans les grammaires politiques du libéralisme, malaise dans la capacité du droit à produire du sens partagé, malaise dans la manière même dont les sociétés libérales conçoivent leur unité.

Le retour du bien commun dans le stock conceptuel du politique peut se lire comme la traduction d’une demande plus générale que les sociologues nomment « lien social ». Reproblématiser son horizon est avant tout le signe d’un déficit du langage pour dire l’exigence de cohésion, de solidarité, ou même de continuité collective dans un monde marqué par la fragmentation sociale, l’incertitude et la montée des crises systémiques (écologiques, démocratiques, technologiques). Comme le relevait déjà Pierre Bouvier en 2005, « poser la question du lien social implique, et particulièrement aujourd’hui, la perception d’un manque, d’une absence dans les interactions individuelles et sociales ». On peut faire l’hypothèse que ce que le sociologue observe vaut pour le bien commun : « les appels récurrents à renouer le lien social sont un signe clair de son délitement ».

Trois pôles de réappropriation

Le bien commun n’est plus le monolithe conceptuel qu’il était dans le monde de la tradition, et son retour résulte de motivations politiques distinctes qui se partagent aujourd’hui le travail de la notion.

Du côté des écologistes et des solidaristes, il sert à nommer ce que l’individualisme marchand rend invisible – l’interdépendance des vivants, la finitude des ressources, la responsabilité partagée à l’égard des conditions de vie présentes et futures – et entre volontiers en résonance avec des imaginaires religieux, comme l’a montré l’accueil très favorable réservé par les militants écologistes à l’encyclique Fratelli Tutti. La doctrine sociale de l’Église y trouvait un nouveau visage en mêlant “service du bien commun” et protection de la “maison commune”.

Du côté de courants plus matérialistes, il s’articule à la défense des « biens communs » proprement dits – ressources, espaces, services – dont l’accès devrait échapper à l’appropriation privée et demeurer garanti à tous.

Du côté conservateur enfin, il devient l’instrument d’une critique de la modernité libérale au nom de l’unité culturelle et de la continuité des traditions : on le retrouve aussi bien dans certains cercles français (en particulier autour de Pierre-Edouard Stérin), qu’aux États-Unis, dans le courant du « common-good constitutionalism » défendu par des juristes comme Adrian Vermeule, qui appelle à refonder le droit constitutionnel autour d’un ordre moral substantiel explicitement thomiste.

Ces trois usages, en dépit de leurs divergences, partagent une même structure : tous formulent une normalité éthique censée corriger un état social jugé critique – signe d’un moment que l’on pourrait qualifier avec d’autres de « post-libéral ».

Pris comme phénomène lexical global, ce retour du bien commun n’est pas seulement le signe d’un rapport nostalgique à des idées anciennes : il manifeste une défaillance du présent à se suffire à lui-même conceptuellement. Le discours contemporain mobilise un concept prémoderne pour répondre à des problèmes post-modernes, recomposant des strates de rationalité que la modernité politique croyait avoir séparées de façon étanche – entre morale et droit, individu et collectivité, immanence et transcendance.

Ce que le langage politique réactive ici, c’est en somme la question à laquelle le bonum commune médiéval répondait : comment nommer ce qui excède la somme des intérêts individuels ? Si le bien commun réapparaît avec une telle insistance, c’est qu’un décalage s’est creusé entre les cadres procéduraux hérités de la modernité libérale et leur capacité à susciter un attachement durable. L’action publique semble alors sommée de rouvrir l’espace des finalités collectives – de dire à nouveau ce qui compte, ce qui vaut, et ce qui mérite d’être poursuivi en commun.

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