Rôle croissant du FSB, sondages secrets... Vladimir Poutine, la paranoïa au service de sa survie : Actualités - Orange

Orange - 21/07
Privée d'Internet et d'essence, la population russe restera-t-elle silencieuse ? A deux mois d'élections importantes, le pouvoir se crispe. Et pourrait se durcir encore. C’est un rapport épais qui, chaque semaine, atterrit sur le bureau de Vladimir Poutine. Produit par le très secret "Service sociologique", il sonde les humeurs et les états d’âme de 5 000 Russes, questionnés – souvent à leur insu - par des agents fédéraux qui sillonnent le pays, de Rostov à Vladivostok. Tout y est consigné : leurs frustrations, leur lassitude et leurs colères, de plus en plus vives – qu’il s’agisse des pénuries d’essence, de l’inflation ou de ces coupures Internet qui exaspèrent tant les Moscovites. Grâce à ce "sismographe" capable de détecter les éruptions populaires, Poutine sait tout. S’il le faut, il lâche du lest. Mais il peut aussi tuer dans l’œuf toute critique sur cette "opération spéciale" qui, après 1 600 jours de combats, tourne au vinaigre. Car cette guerre, qui devait à tout prix rester invisible, s’invite désormais dans la vie quotidienne. Dans un Kremlin hanté par les attaques de drones ukrainiens et les assassinats de hauts responsables militaires, la paranoïa est à son comble. Et la baisse de popularité du président russe, alors que des élections législatives ont lieu dans deux mois, n’arrange rien. Terré dans ses bunkers, Poutine - qui n’envisage pas la paix, contrairement à ce qu’affirme Donald Trump - risque donc de durcir encore son pouvoir, dans la plus pure tradition soviétique. Car c’est son logiciel. Celui du KGB, qui n’a jamais vraiment cessé de régner sur le pays. "Les anciens du KGB, ça n’existe pas" Au début des années 2000, les anciens dissidents avaient pourtant lancé un cri d’alarme, en voyant la société russe s’enthousiasmer - un peu trop vite à leur goût - pour son nouveau président. Auréolé d’une carrière d’espion, ce jeune homme énergique promettait de remettre de l’ordre en Russie et d’y faire respecter la loi, tout en clamant son amour pour la démocratie. Leur avertissement tenait en une phrase : "Les anciens du KGB, ça n’existe pas." Ils avaient raison. Vingt-cinq ans plus tard, le KGB est toujours là. Scindé en plusieurs entités [SVR pour les opérations à l’étranger, FSB pour les affaires intérieures…], mais plus puissant que jamais. Avec la bénédiction de leur chef suprême, Vladimir Poutine, ces silovikis, terme russe désignant les membres des "structures de force" (services spéciaux, police) se sont emparés de l’Etat russe. "Ils ont tout investi : l’administration présidentielle, le Parlement, les postes de gouverneurs et même les ministères civils", énumère une source russe qui, lorsqu’elle travaillait au Kremlin, les a vus "sortir des caves pour, peu à peu, monter dans les étages du pouvoir". "Dans toutes les institutions, y compris les universités, les numéros deux ou trois de l’organigramme sont tenus par des membres - ou d’anciens membres - des services, confirme Tatiana Kastouéva-Jean, politologue à l’Institut français des relations internationales. Le pays est noyauté par le FSB." Cette "OPA" sur l’Etat s’est faite en grande partie de façon informelle. En Russie, la pratique du pouvoir n’a pas grand-chose à voir avec la loi et les institutions. C’est une constellation de clans, de "tours du Kremlin", comme le formulent les politologues, qui rivalisent entre elles pour gagner la faveur du "tsar" et se voir confier des pans entiers de l’activité du pays… Et avec eux, pouvoir et richesse. L’invasion de l’Ukraine a accéléré le mouvement. "L’influence des silovikis grandit parce que la guerre dicte ses règles et fait passer la sécurité devant toutes les autres priorités", explique Tatiana Stanovaya, l’une des meilleures connaisseuses des arcanes du pouvoir russe. "Leur champ d’action augmente. Aujourd’hui, le FSB a une influence immense sur les décisions politiques." Démesurée, même. "Traditionnellement, Poutine a toujours maintenu l’équilibre entre deux groupes : les forces de sécurité et le clan 'libéral-technocrate', auquel appartient, notamment, l'administration présidentielle. Mais depuis 2022, celle-ci a perdu de son influence et se retrouve au service des silovikis", affirme un politologue russe, qui veut rester anonyme. La survie du régime Conséquence, les arbitrages ne se font plus en fonction des intérêts de la population, mais de la survie du régime et de ses affidés. "Facteur aggravant, les conséquences sociales des décisions ne sont pas prises en compte, poursuit Tatiana Kastouéva-Jean. On le voit avec Internet." En février dernier, l’Etat a déclaré la guerre à Telegram, la messagerie la plus populaire du pays. Pour se connecter aux réseaux, les Russes doivent désormais jongler entre plusieurs "applis" et VPN. Devenu un enjeu de sécurité nationale, Internet est désormais géré par le FSB. "Ce n'est même pas le département de cybersécurité du FSB qui s’occupe du dossier, mais la police politique – en l’occurrence le Deuxième service, qui surveille les dissidents et a été impliqué dans les empoisonnements de Kara-Murza et d'Alexeï Navalny. C’est dire l’importance qu’ils accordent au sujet", précise Ekaterina Schulmann, politologue russe exilée à Berlin, qui documente minutieusement le renforcement des pouvoirs du FSB, via, notamment, la publication des podzakonnye akty - c’est-à-dire des décrets et autres règlements. C’est ainsi qu’elle a vu s’installer un système judiciaire parallèle. Aujourd’hui, le service russe de sécurité intérieure possède ses propres prisons. Mieux, "il maîtrise l'ensemble du cycle, dit-elle. Il peut instruire un dossier, mener une enquête, surveiller des individus, les arrêter et les maintenir en détention, sans même en aviser le ministère de la Justice. Nous ignorons combien de personnes sont ainsi détenues par le FSB." Dans ce système où la proximité avec Vladimir Poutine est le plus grand des atouts, une autre organisation ne cesse de prendre de l’importance : le FSO. Officiellement chargé de la protection du président et des hautes personnalités, ce service discret n'a, ces dernières années, cessé de se renforcer… et de s'enrichir. "La plupart des actifs qui sont confisqués par le pouvoir à la suite, notamment, d’affaires de corruption, se retrouvent entre les mains de personnes liées à la direction du FSO", affirme Ekaterina Schulmann. Ce FSO est d'autant plus influent que certains de ses membres occupent désormais des postes importants dans le système poutinien. Une façon de verrouiller les décisions… et même les nominations. Comptant jusqu’à 25 000 personnes, selon des estimations, le FSO est un Etat dans l’Etat, certainement le mieux renseigné, avec le FSB, sur ce qu’il se passe dans le pays. Il limite ses déplacements Difficile, dans ces conditions, de souscrire au discours d’un Poutine déconnecté de la réalité. Certes, le président russe est plus "bunkerisé" que jamais. Il passe le plus clair de son temps dans des abris, notamment dans la région de Krasnodar. Ses déplacements sont limités au maximum. Soumis à des conditions draconiennes, son personnel a l’interdiction de prendre des transports en commun, tandis que des caméras sont installées à leur domicile ! Confiné, mais pas coupé du monde. Ses dernières sorties médiatiques le montrent, Poutine est assez conscient des difficultés du pays, tant sociales qu'économiques. Son optimisme démesuré sur l’évolution du conflit laisse, en revanche, perplexe. Tandis que les drones ukrainiens survolent par centaines le territoire russe, pilonnant usines et raffineries, et que son armée piétine sur le front, Poutine assurait, le 11 mai dernier, que la guerre "touchait à sa fin". Dans une interview donnée à l’un de ses propagandistes, début juin, il énumérait, impavide, les noms de villages "libérés" par son armée. Sauf que la plupart étaient toujours tenus par les Ukrainiens, comme l’ont fait remarquer les analystes militaires, des deux côtés du front. Pour l’expliquer, certains affirment que le président russe, qui se méfie d’Internet, n’a qu’une seule source d’information : les rapports transmis par ses services – expurgés de toute mauvaise nouvelle. Ce n’est pas l’avis d’Ekaterina Schulmann. "Nous savons, par de nombreux témoignages, que le président appelle des soldats sur le front, révèle-t-elle. C’est, pour lui, un moyen de court-circuiter la chaîne de commandement et d’avoir accès à ce que l’on appelle en russe la pravda okopov, la vérité des tranchées." "Poutine reçoit beaucoup d'informations, de sources variées, confirme Tatiana Stanovaya. On ne peut pas dire qu’on lui cache des choses. Si certaines informations ne lui sont pas transmises, c’est avec son accord, parce que ça ne l’intéresse pas ou qu’il considère qu’elles ne doivent pas être traitées à son niveau. C’est une sorte de filtrage spontané." Poutine n’est donc pas un vieillard sénile manipulé par son entourage. C’est un agent du KGB, qui fait confiance à d’autres agents. A la réflexion, ses déclarations lénifiantes ont peut-être aussi pour but de rassurer une population qui commence à douter de l’issue de la guerre, même dans les milieux qui lui sont dévoués. A l’instar de l’activiste pro-Kremlin Ilya Remeslo qui, jugeant le conflit "dans l’impasse", avait publié en mars dernier un long texte appelant à la destitution de Poutine… avant d’être promptement interné en hôpital psychiatrique. Plus prudente, la grande majorité des élites russes reste discrète, mais son mécontentement n’en est pas moins réel. "C’est un bruit de fond, mais il pourrait grandir, analyse le politologue russe Andreï Pertsev. Les gens voient que Poutine ne veut pas mettre fin au conflit et que l’économie va de mal en pis. Pour l’instant, tout le monde se tait, mais quand la guerre prendra fin, les langues se délieront." Il cherche la capitulation politique de l'Ukraine Mais prendra-t-elle fin un jour ? Convaincu que le temps joue pour lui, Poutine ne montre aucun signe d’inflexion. De son point de vue, l’essentiel n’est pas la conquête territoriale de l’Ukraine, mais sa capitulation politique et sa transformation en Etat satellite de Moscou. Pour cela, il mise moins sur l’avancée de ses troupes que sur le pilonnage systématique des villes et des infrastructures énergétiques de l’Ukraine, afin de briser la résistance de Kiev. Pour l’instant, son échec est cuisant, ce qui, paradoxalement, n’est pas rassurant. Le 9 juillet, des sources proches du Kremlin, citées par l’agence Reuters, avertissaient d’une probable escalade dans les prochains mois. Les rumeurs annonçant l’imminence d’une nouvelle mobilisation se font de plus en plus insistantes. Elle pourrait être annoncée après les élections législatives. Poutine pourrait aussi faire pression sur la Biélorussie pour que Minsk entre en guerre à son tour. Enfin, l’hypothèse d’une attaque hybride de grande envergure contre un pays européen ne peut être écartée, du moins à moyen terme. Ce scénario noir pourrait devenir réaliste le jour où un Poutine vieillissant perdra le contrôle du pouvoir. Les silovikis qu’il a mis en place pourraient alors décider de se "venger des Occidentaux", selon les mots d’un politologue russe. Car c'est bien ce qu’il faut craindre d’un régime russe qui s’est calcifié sur son obsession sécuritaire. "Quand un régime autoritaire composé de nombreuses parties et fondé sur de multiples groupes d'intérêt se sent menacé, il a tendance à se simplifier politiquement. Sa complexité se réduit alors au pouvoir de sa police politique, rappelle Ekaterina Schulmann. C’est le cas en Iran avec le Corps des gardiens de la révolution islamique. Et en Russie avec le FSB." Un FSB qui a mis la main sur un empire. Et qui n'est pas près de le rendre.

Privée d'Internet et d'essence, la population russe restera-t-elle silencieuse ? A deux mois d'élections importantes, le pouvoir se crispe. Et pourrait se durcir encore.

C’est un rapport épais qui, chaque semaine, atterrit sur le bureau de Vladimir Poutine. Produit par le très secret "Service sociologique", il sonde les humeurs et les états d’âme de 5 000 Russes, questionnés – souvent à leur insu - par des agents fédéraux qui sillonnent le pays, de Rostov à Vladivostok. Tout y est consigné : leurs frustrations, leur lassitude et leurs colères, de plus en plus vives – qu’il s’agisse des pénuries d’essence, de l’inflation ou de ces coupures Internet qui exaspèrent tant les Moscovites. Grâce à ce "sismographe" capable de détecter les éruptions populaires, Poutine sait tout. S’il le faut, il lâche du lest.

Mais il peut aussi tuer dans l’œuf toute critique sur cette "opération spéciale" qui, après 1 600 jours de combats, tourne au vinaigre. Car cette guerre, qui devait à tout prix rester invisible, s’invite désormais dans la vie quotidienne. Dans un Kremlin hanté par les attaques de drones ukrainiens et les assassinats de hauts responsables militaires, la paranoïa est à son comble. Et la baisse de popularité du président russe, alors que des élections législatives ont lieu dans deux mois, n’arrange rien. Terré dans ses bunkers, Poutine - qui n’envisage pas la paix, contrairement à ce qu’affirme Donald Trump - risque donc de durcir encore son pouvoir, dans la plus pure tradition soviétique. Car c’est son logiciel. Celui du ...
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