À 45 ans, Lerane Khaibullaeva ne compte plus le nombre de vies qu’elle a déjà connues. Aujourd’hui défenseure infatigable des droits de sa communauté et restauratrice, elle fut aussi réfugiée à Kyiv, journaliste en Crimée, mais avant tout, une enfant ayant grandi en exil. Comme tous les Tatars de Crimée de sa génération, son histoire ne commence pas sur la péninsule du sud de l’Ukraine, mais trois mille kilomètres plus à l’Est, en Asie centrale. "C’est là qu’a été déporté mon grand-père, en Ouzbékistan", explique l’activiste ; "c’est là où mon père et moi sommes nés".
Le crime familial ? Appartenir à une ethnie dont Staline ne veut pas. Les Tatars de Crimée, qui descendent de peuples turciques convertis à l’islam et installés sur la péninsule au cours des siècles, sont accusés par le dirigeant soviétique d’avoir collaboré avec l’Allemagne nazie au cours de la Seconde Guerre mondiale. La sentence est exemplaire : en mai 1944, les plus de deux cent mille membres du peuple tatar de Crimée, dont les grands-parents de Lerane, sont jetés dans des wagons à bestiaux pour être largués, au bout de plusieurs semaines de voyage, sur des terres en friche.
Mais alors que d’autres ethnies soumises au même sort, telles que les Tchétchènes, sont autorisées à rentrer sur leurs terres natales après la mort du dictateur, les Tatars se voient refuser tout droit au retour et doivent attendre la fin de la Guerre froide pour rentrer en Crimée. "J’avais alors huit ans", se souvient Lerane, r...
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