Dos courbé, genoux enfoncés dans la tourbe, je gratte le sol depuis des heures. Soudain, mes doigts engourdis par la boue glacée rencontrent un petit objet enfoui dans la terre noire. Avec mille précautions, je l’extirpe de sa gangue. C’est un jouet, une fléchette en bois sculptée d’une tête de monstre. Cet objet, au creux de ma main, a traversé le temps, des siècles sans doute… Il surgit d’un monde en train de s’effacer. Car ici, à Nunalleq, site archéologique yupik du sud-ouest de l’Alaska, face à la mer de Béring, chaque objet sauvé est une victoire contre les éléments. C’est autour de l’an mille que les Yupiks se sont installés dans cette toundra marécageuse. Le village de Nunalleq, lui, fut occupé entre les XIVe et XVIIe siècles. Il est situé sur un replat côtier qui surplombe la mer de Béring, quelques mètres seulement au-dessus du niveau de l’eau. Ici, ni roches ni arbres, aucun matériau pour construire, à part le bois flotté que charrient le fleuve et les marées. En hiver, le sol est couvert de glace. En été, il se dérobe, vaste éponge gorgée d’eau, mouvante, à perte de vue. Quelle que soit la saison, on ne peut rien y cultiver.
Longtemps, le permafrost (ou pergélisol), sol perpétuellement gelé, a, tel un coffre-fort de glace, conservé les traces des Yupiks. Mais aujourd’hui, il fond et les assauts de la mer menacent chaque année un peu plus le littoral et les vestiges du village de Nunalleq. Les Yupiks ont un mot pour désigner le phénomène : usteq, "l’usure du monde". Et lorsqu’il ne se fait pas ronger par le ressac, le passé yupik pourrit là lentement. En 2009, à cin...
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