Entre les allées d’arbustes de l’exploitation, aux pieds des raspachines, les cueilleurs de coca, les tas de feuilles vert foncé ne cessent de grossir. Puis d’un seul coup, les journaliers agricoles de Jordán de Guisía transvasent la récolte dans d’imposantes tulas, des sacs en toile de jute qu’ils hissent sur leurs épaules. Pas une mince affaire, la charge pesant entre 70 et 100 kilos. Les maintenir en équilibre est un autre défi : les tulas sont tellement larges (au moins 1,5 mètre) qu’il faut écarter les bras à l’horizontale pour en attraper chaque extrémité. Les hommes commencent à avancer ainsi péniblement, en file indienne, comme crucifiés par leur charge. Ceux qui ont la chance d’avoir des motos attachent, eux, les énormes besaces à leur monture, s’évitant une rude marche jusqu’au fond du champ, où se situe le laboratorio. Une fois arrivés, en sueur, dans ce "laboratoire" artisanal où la plante (Erythroxylum coca) subit une première étape de transformation, avant de devenir plus tard de la cocaïne, les raspachines sont accueillis par une dizaine d’hommes qui s’empressent d’accrocher les tulas à une balance rudimentaire. L’un d’eux, Darwuin Jesús (pour préserver l’anonymat des témoins, seul leur prénom est mentionné), un Vénézuélien de 25 ans, déambule parmi les raspachines et s’emploie à noter soigneusement les quantités récoltées sur un petit cahier aux pages froissées à force d’être manipulées.
16 ans et ramasseuse depuis déjà longtemps
Des scènes et des laboratoires comme ceux-ci, le Putumayo en connaît des centaines. Ce département colombien de 383 000 habitants est hautement stratégique pour les trafiquants de drogue. Mangé en partie par la jungle amazonienne et frontalier de l’Équateur, ce territoire est à la fois très difficilement accessible depuis le reste de la Colombie et proche d’un des principaux pays de transit de la cocaïne vers l’Amérique du Nord et l’Europe. C’est l’un des départements les plus denses en plantations de coca du pays (plus de 50 000 hectares). Et il se trouve sous le contrôle des Comandos de la Frontera, un groupe fondé en 2017 par des dissidents des FARC, l’ancienne guérilla communiste impliquée dans le conflit armé colombien entre 1964 et 2016. Dans les enclaves les plus concentrées, comme la zone de Valle del Guamuez, où se situe l’exploitation, la culture illicite représente 40 % des surfaces cultivables (5 % au niveau national) selon des estimations effectuées à partir de vues satellitaires par l’ONUDC, l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime.