Comprendre le déclenchement des actions contestataires et des mobilisations

Alessio Motta - TheConversation-France - 18/09
Pourquoi « Bloquons tout » a-t-il moins mobilisé qu’attendu ? Pourquoi la grève du 18 septembre pourrait être très suivie ? Les sciences sociales tentent de comprendre les déclencheurs des mobilisations.

Ce jeudi 18 septembre, un fort mouvement de mobilisation sociale à l’appel des centrales syndicales est attendu partout en France. Le 10 septembre, le mouvement « Bloquons tout », déclenché sur les réseaux sociaux, indépendamment des orgnisations syndicales, s’est révélé moins mobilisateur qu’annoncé. Que nous disent les sciences sociales sur les déclencheurs d’une action contestataire ?

Le mouvement « Bloquons tout » du 10 septembre, les manifestations, mais aussi les blocages, les regroupements spontanés et les initiatives originales, ramènent à une grande question des sciences sociales : qu’est-ce qui conduit au déclenchement d’une action contestataire ?

Cette question a suscité de nombreux fantasmes chez les journalistes, chercheurs et autres commentateurs de mouvements médiatisés. Beaucoup se sont demandé pourquoi il y avait des révoltes, se sont intéressés aux événements situés en amont de ces dernières et ont considéré que les frustrations des gens expliquaient naturellement le passage à l’acte, voyant par exemple dans tel événement déclencheur la « goutte d’eau de trop ».

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Mais les gens qui se révoltent ne sont pas des vases remplis d’eau, ce sont des individus qui pensent et calculent. La métaphore n’explique pas la réalité du déclenchement de la mobilisation.

La bonne question : pourquoi n’y a-t-il pas plus de révoltes ?

Pour comprendre ce qui crée la révolte, il faut changer la question posée. Dans toute société, un grand nombre de gens vivent des brimades et frustrations et sont conscients de subir des injustices et de ne pas être les seuls à en subir.

Dès lors, la bonne question n’est pas pourquoi y a-t-il des révoltes mais, comme l’a souligné il y a plus de quarante ans le sociologue Barrington Moore : pourquoi n’y en a-t-il pas plus souvent ? Il est nettement plus simple de répondre à cette question : s’il n’y en a pas plus souvent, c’est parce qu’organiser une révolte est une entreprise incertaine et coûteuse. Si les choses se passent mal, si l’on se retrouve seul à agir, on craint, selon le contexte politique, d’être ridicule, d’être arrêté, d’être violenté ou d’être tué par la police.

Le moyen le plus évident de réduire ces risques est de s’assurer qu’on ne sera pas seul à agir. De fait, c’est ça qui préoccupe le plus les individus qui tentent de soulever le début d’un mouvement collectif et qui s’apprêtent à se montrer au rendez-vous, à commencer à agir, à s’engager publiquement.

Parvenir à s’assurer que du monde va venir est une chose difficile. On peut le faire si l’on a un réseau fiable de contacts, une position d’autorité, ou que l’on appartient à un groupe qui a l’habitude de contester collectivement. Ces éléments sont autant de « facteurs de probabilité » de l’action qui permettent de rassurer les acteurs sur le fait qu’ils ne seront pas seuls au moment de se jeter à l’eau.

Tâter le terrain pour ne pas être seuls

S’assurer de ne pas se retrouver seul à agir n’est pas une préoccupation que l’on trouve seulement dans les actions de révoltes « ordinaires » comme les grèves, manifestations ou blocages. Cette préoccupation est présente pour d’autres types de mobilisations qui sont au cœur de la construction des crises, telles qu’une fronde parlementaire ou un processus de dénonciation publique.

Les dénonciations publiques de viols, par exemple, même si elles font souvent apparaître une femme seule, n’ont lieu qu’après un travail collectif visant à garantir à cette femme qu’elle bénéficiera de certains soutiens.

C’est aussi au cœur des inquiétudes, de façon bien plus nette encore, de ceux qui organisent des actions collectives aussi engageantes que le sont certains attentats ou les coups d’État, où la défection est particulièrement coûteuse, à la fois pour celui qui « plante » les autres et pour les autres.

Cela conduit généralement les organisateurs et participants de ces coups à écrire précisément leur scénario à l’avance (répartition des rôles, timing de l’action…), mais sans échanger longuement à l’avance les garanties qu’ils vont agir, en tâtant longuement le terrain et en repoussant les coups irréversibles au dernier moment.

Les types de facteurs de probabilité de l’action

Les « facteurs de probabilité » qui permettent de s’assurer que d’autres entreront en action peuvent être des engagements explicites, ou des indices tacites. Mais en pratique, un engagement explicite seul est sans effet.

Si vous croisez dans la rue un passant que vous ne connaissez ni d’Ève ni d’Adam et qui vous dit de le rejoindre car il prépare un coup d’État pour le lendemain à 14 heures, vous n’en croirez pas un mot. Par contre, si un groupe d’amis s’engage à venir bloquer l’entrée de la fac avec vous le lendemain, que votre histoire passée avec eux et le contexte dans lequel ils s’y engagent vous persuadent de la fiabilité de leur parole, l’engagement a de bonne chance de vous donner la certitude de ne pas être seul à agir.

Un appel à la mobilisation aura d’autant plus de chances d’être suivi qu’il s’appuie sur des personnes ou des groupes perçus comme fiables. Shutterstock

On croit aux engagements d’une personne ou d’un groupe de gens parce que des éléments tacites donnent de la crédibilité à leur parole. Ce sont alors des engagements à la fois explicites et tacites : ils sont mixtes. Un appel à la mobilisation aura d’autant plus de chances d’être suivi qu’il s’appuie sur des personnes ou groupes perçus comme fiables et/ou a lieu dans une situation qui paraît mobilisatrice, par exemple après l’annonce d’un projet de réforme largement défini comme portant une atteinte lourde à certains principes… Une réforme repoussant l’âge de la retraite, par exemple.

Mais certains facteurs de probabilité sont entièrement tacites, c’est-à-dire qu’ils permettent une coordination d’acteurs sans qu’il ne soit forcément nécessaire d’appeler explicitement à l’action. C’est le cas quand le groupe social dans lequel on s’inscrit est réputé très facile à mobiliser, ou quand surviennent certains événements, des « déclencheurs types », qui rendent la mobilisation hautement probable et agissent comme une prophétie autoréalisatrice, facilitant, voire mâchant le travail aux organisateurs.

Le décès d’un jeune de certains quartiers populaires à la suite d’une bavure policière est par exemple un célèbre déclencheur type qui a spécialement fait effet dans les années 1990 et 2000. C’est un événement qui, parce qu’il est chargé d’une mémoire collective très particulière, suffit à assurer aux gens que des mouvements de révolte auront lieu.

C’est ce qui se passe dans la banlieue est de Lyon à partir de 1990 : la population locale est tellement persuadée que chaque bavure est suivie d’émeute que, effectivement, l’occasion est saisie à chaque fois par quelques dizaines de personnes. Dans la décennie qui suit, toutes les bavures policières meurtrières sont suivies d’émeutes le soir-même. Ce sont des ressorts similaires qui conduisent à l’émergence des mouvements suivant la mort de Nahel Merzouk en juin 2023.

Le même type de logiques autoréalisatrices était à l’œuvre trois mois plus tôt, à partir du 20 mars 2023, quand l’échec des motions de censure contre le gouvernement Borne laissait filer l’un des derniers espoirs d’empêcher la réforme des retraites. Des manifestations spontanées s’étaient alors répandues le soir même dans les grandes villes françaises. Les médias d’info en continu et réseaux sociaux avaient alors vite permis de comprendre aux personnes ou petits groupes souhaitant participer à des actions qu’en se rendant sur certaines places ou avenues identifiées, il était hautement probable qu’ils retrouvent des congénères. D’autant plus probable qu’au fil des soirs, la pratique s’était reproduite et institutionnalisée : l’essentiel des gens savaient d’avance, avant même de le vérifier sur leurs médias, qu’ils ne seraient pas seuls en descendant dans la rue.

Lorsque de grandes organisations ou un mouvement comme « Bloquons tout » espèrent mettre en place une situation de révolte généralisée, une question centrale se pose : comment activer ces facteurs tacites qui assurent à un grand nombre de gens que demain, la révolte va continuer et que cela vaut le coup de ne rien lâcher ? L’exercice est difficile et dépend largement de forces non contrôlables : l’action et la communication propre des mouvements joue, mais également la réappropriation qu’en font d’autres organisations et acteurs, le traitement médiatique et l’infinité des contingences qui rythment la vie politique et sociale.

Alors que les syndicats appellent à la mobilisation, la lassitude semble peser sur la capacité de la contestation à atteindre les sommets de 2023 – malgré des tentatives, ces derniers jours, de poursuivre « Bloquons tout ». Pourtant, la façon dont ce mouvement et les appels syndicaux se rencontreront, au même titre que l’histoire, en général, n’est pas écrite d’avance.

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