Ce n'était pas un pur sprinteur. Plutôt un profil puncheur. En vitesse de pointe, il atteignait les 60 km/h. Assez vif au démarrage, une bonne giclette. Il avait le vice du coursier aguerri, à l'affût de l'opportunité, prêt à jaillir. Il flairait bien les coups, déboulait dont on ne sait où après s'être fait oublier. Ce berger d'Auvergne avait du mordant, certains jours. Du style, un supplément d'âme qui le distinguait de ses coéquipiers au poil ras. Un plaisir évident, aussi, à tourmenter les cyclistes qui osaient encore traverser ce hameau du Nord Haute-Loire. Non sans hésitation : chat échaudé...
S'y aventurer quand même, c'était prendre le risque d'une rencontre à haute charge émotionnelle : angoisse avant, grosse décharge d'adrénaline pendant, soulagement après - ou pas. Il fallait obligatoirement en avoir gardé sous la pédale, pour produire l'accélération qui nous préserverait des crocs de l'animal ; le petit faux-plat descendant devant la ferme favorisait la fuite. La bête est morte il y a sept ans. Quand on traverse le hameau désormais paisible, une peur irrationnelle s'empare encore de nous. Réminiscences de tant d'années à jouer au chien et à la souris...
Les rapports entre les cyclistes et les chiens sont compliqués, l'incompréhension totale, la rencontre inévitable : tous les pratiquants, quel que soit leur niveau, ont une ''bonne'' histoire de chien à raconter. Georges, 74 ans, ressert avec une gourmandise d'ancien combattant (le temps a passé) l'agression dont il a été victime dans un bled de la Creuse. ''Le chien a bondi, m'a mordu à la cuisse. Sa maîtresse, une vieille paysanne, est sortie et est parvenue à le calmer. Elle l'a enfermé dans la grange, m'a fait rentrer dans sa cuisine, a désinfecté la plaie, m'a servi un coup de gnôle pour me remettre de mes émotions.''
Audrey, 37 ans, n'est pas tranquille lors de ses balades solitaires dans son département du Puy-de-Dôme : ''Je me fais régulièrement courser quand je traverse des villages. Mais ce n'est pas seulement le fait de chiens de ferme. L'autre jour, dans un lotissement à un kilomètre de chez moi, je passe devant une maison dont le portail était ouvert. Un chien s'en est échappé, m'a poursuivie sur cent mètres en jappant. Il a failli me faire tomber.''