La solitude des Juifs français face aux attentats et à l’antisémitisme

Solveig Hennebert - TheConversation-France - 09/01
Une enquête récente montre que l’attentat de l’Hyper Cacher s’inscrit dans la généalogie d’actes et de violences à caractère antisémites depuis le meurtre d’Ilan Halimi en 2006.

Cette semaine marque les 10 ans des attentats de janvier 2025 au cours desquels 17 personnes ont été assassinées, dont 4 dans une épicerie cacher. Depuis 2015, l'antisémitisme n'a pas disparu. Une hausse des actes antisémites en France a même été constatée suite aux attaques du Hamas en Israël le 7 octobre 2023. Comment les juifs de France vivent-ils cette recrudescence de la haine à leur égard et qui s'enracine dans une longue histoire ?

L’année 2015 apparaît de moins en moins comme une exception aux yeux des commentateurs et des médias en raison de la multiplication de violences et d'attentats antisémites ces dernières années.

Entre 2004 et les 2014 le nombre d’actes et menaces antisémites oscille entre 400 et 1000 faits délictueux ou criminels par an. En 2023, 1676 cas ont été recensés, soit une multiplication par quatre, tendance qui s’est maintenue en 2024.

Comment les Français juifs ont-ils vécu les actes antisémites et les attentats de ces dernières années ? Une série d’entretiens réalisés dans le cadre de ma thèse de doctorat permet d’éclairer la manière dont les Juifs français se positionnent vis-à-vis de l’antisémitisme contemporain en France.

Un retour de l’antisémitisme ?

Certains commentateurs évoquent un « retour de l’antisémitisme » depuis les années 2000. Pourtant, les décennies précédentes avaient été marquées par différents événements, dont certains particulièrement meurtriers, comme les attentats de la synagogue Copernic en 1980 et de la rue des Rosiers en 1982.

Attentat au 24 de la rue Copernic, dans le XVIᵉ à Paris, le 3 octobre 1980, INA.

Ainsi, il semble qu’une lecture ahistorique s’opère régulièrement quand il s’agit d’évoquer l’antisémitisme, les derniers événements étant envisagés de manière totalement séparée de l’histoire structurelle de l’antisémitisme en France.

Antisémitisme à la française ?

Actuellement, l’antisémitisme est parfois décrit comme étant le fruit de l’importation du conflit israélo-palestinien, et non pas comme une « guerre franco-française » (selon l’expression de Pierre Birnbaum).

Ces considérations sont exacerbées depuis l’attaque meurtrière du Hamas le 7 octobre et des bombardements israéliens sur Gaza depuis cette date. Si la période a bien vu une hausse des actes antisémites, l’analyse ne doit se contenter d’une perspective conjoncturelle et au contraire interroger ce qu’il peut y avoir de structurel dans l’antisémitisme en France.

En effet, les débats sur l’indemnisation des spoliations des biens des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale ont suscité des vagues d’agressions antisémites en 1999. Certaines personnes juives que j’ai rencontrées estiment qu'une vague antisémite naît en 2000, en lien avec la seconde intifada.

Si les origines de l’antisémitisme ne font pas consensus – entre ceux qui y voient une conséquence directe des affrontements entre Israël et Palestine et ceux qui le comprennent plutôt comme la continuité de l’antisémitisme chrétien – tous s’accordent en revanche sur le fait que l’attentat de l’Hyper Cacher de janvier 2015 ne surgit pas de manière inattendue.

L’Hyper Cacher, un attentat qui s’inscrit dans une série noire

Ce qui est commun à de nombreuses personnes juives ou assimilées, c’est le sentiment que l’attaque de l’Hyper Cacher ne constitue pas une rupture avec leurs vécus, ni un surgissement soudain de la violence antisémite. Au contraire, il s’inscrit dans la généalogie d'actes récents, notamment depuis le meurtre de Ilan Halimi en 2006.

Ce qui change en janvier 2015, c’est la multitude des réactions sociales aux attentats, notamment à travers la marche républicaine organisée peu après les faits. Le 11 janvier 2015, des millions de Français se rassemblent en hommage aux victimes des jours précédents, mais rapidement, parmi les communautés juives, un certain désenchantement apparaît. Celui-ci est exprimé de manière très marquante par Roger :

« On savait très bien le 11 janvier que les gens manifestaient pas pour [l’]Hyper Cacher. Parce qu’ils avaient pas manifesté pour Ilan Halimi, parce qu’ils avaient pas manifesté pour Toulouse. Donc seuls les Juifs, en gros, se retrouvaient à manifester d’où le sentiment de malaise, le sentiment d’exclusion qu’avaient les Juifs. »

Commémoration de la mairie de Saint-Mandé, janvier 2017, autour d’une plaque posée par la mairie dans le Jardin du Souvenir inauguré pour rendre hommage aux victimes des attentats de janvier 2015. S.Hennebert, Author provided

A travers les années, le sentiment d’abandon ressenti perdure à la suite d’actes antisémites - y compris en 2015 où, pour de nombreuses personnes interrogées, les victimes juives disparaissent dans l’ombre de Charlie Hebdo. L’usage du slogan « Je suis Charlie » semble avoir exacerbé ce ressenti.

Pourtant en 2012 (après les attentats de Mohamed Merah) et en janvier 2015, les réactions politiques sont nombreuses. Mais, pour les personnes rencontrées, elles ne sont pas suffisantes face au silence du reste de la population, et, elles sont parfois considérées comme des formes de récupérations politiques.

Les réactions politiques : hommages ou récupérations ?

Le sentiment d’agacement vis-à-vis des prises de paroles des personnalités politiques peut sembler paradoxal. Pourtant il apparaît que ces ressentis, loin d’être exclusifs, coexistent chez nombre de personnes interrogées.

Jean‑Luc Melenchon lors d’une marche contre l’antisémitisme à Marseille le 19 février 2019. Le même jour près de 96 tombes juives avaient été vandalisées dans le village de Quatzenheim en Alsace. Boris Horvat/AFP

Par exemple, Romi, qui n’est pas habituée à se rendre à des commémorations ou des manifestations, s’est dite choquée par la manière dont s’est déroulée la marche blanche en hommage à Mireille Knoll assassinée à son domicile en 2018 :

« Je me rappelle que j’étais partie là-bas, y avait plein de Juifs, et j’me rappelle qu’il y avait Marine Le Pen qui s’est faite huer […]. Y avait je crois le CRIF qui était là, et y avait aussi Jean‑Luc Mélenchon, y avait la télé, en fait à la fin ça devenait n’importe quoi, c’était juste les politiques qui se faisaient huer, et on oubliait le but principal de la marche. »

« j’ai pas forcément envie de manifester avec Marine Le Pen »

Certains, comme Camille, refusent de se rendre à l’événement en raison du paysage politique qui s’y trouve rassemblé :

« Je crois qu’il y avait toute une histoire [parce que] Marine Le Pen allait participer à la marche aussi, des choses comme ça […] et que ouais j’ai pas forcément envie de manifester avec Marine Le Pen. Mais, et en même temps je veux pas du tout minimiser l’importance des marches comme ça ou, enfin je condamne pas du tout le fait d’y aller quoi. ».

Aujourd’hui le malaise est réactivé par un sentiment d’abandon fasse à la hausse des actes, à une minimisation de la réalité antisémite de l’attaque du 7 octobre, et à certaines déclarations de représentants politiques. En 2023, lors du rassemblement organisé contre l’antisémitisme, la présence du RN a été très mal acceptée par certaines personnes, mais surtout les réactions face aux positionnements des partis politique révèlent la complexité parmi les personnes juives – ou assimilées – qui ont exprimé des points de vue différents. Certains s’opposent frontalement au RN en raison de son histoire ancrée dans les idéologies d’extrême droite, d’autres au contraire ont critiqué Jean-Luc Mélenchon, et enfin, certains individus ont appelé à s’opposer à « tous les extrêmes ».

L’importance du processus judiciaire

L’arène politique n’est pas le seul espace de revendication et de tensions. La justice - perçue comme idéal et comme institution étatique - est particulièrement importante pour un certain nombre de personnes juives ou assimilées en France afin de demander la condamnation des auteurs des crimes antisémites.

Les cours de justice ont été particulièrement investies à la suite de meurtres antisémites comme en atteste la présence de nombreuses associations (CRIF, France-Israël, MRAP, SOS Racisme, etc.) parmi plus de 200 parties civiles au procès des attentats de janvier 2015.

À ce titre, le processus judiciaire après le meurtre de Sarah Halimi en 2017 a été source de nombreuses désillusions car le caractère antisémite ne fut pas reconnu comme l'a exprimé Michel :

« Je me dis mais attends, j’ai l’impression que c’est des rigolos les juges mais je me dis bah ils doivent pas connaître ce que c’est l’antisémitisme c’est ça le problème, c’est que finalement, c’est quoi le critère. »

Une photo et hommage de Mireille Knoll devant chez elle. Rescapée de la Shoah, la retraitée de 85 ans a été assassinée chez elle en mars 2018. Lionel Bonaventure/AFP

Les tensions furent encore plus palpables lorsque, par la suite, l’auteur des faits fut reconnu irresponsable pénalement.

Trouver sa place

Ainsi, le processus judiciaire peut exacerber le sentiment d’abandon ressenti au lendemain d’actes antisémites.

Le procès «historique» de 2020 qui a jugé les complices des attaques terroristes de 2015 semble avoir redonné une place aux différentes victimes qui se sentaient oubliées, qu’elles soient juives ou non. Au cours du procès, l’espace donné à chaque personne, à chaque événement, ainsi que l’expression officielle « procès des attentats de janvier 2015 » (et non de « procès Charlie ») a marqué les esprits.

Pourtant, cinq ans après ce procès, le sentiment d’abandon des juifs de France perdure. En outre, la suite des attaques du 7 octobre ont conduit à des désaccords politiques entre les organisations qui revendiquent un héritage juif. Si certains ne se retrouvent pas dans ce sentiment d’abandon, d’autres au contraire ont constitué des groupes pour lutter contre l'antisémitisme [préciser qui, comment?].

L’autrice réalise actuellement sa thèse Les mémoires de l’antisémitisme en France, sous la direction Nancy Venel (Université Lyon 2) et de Sarah Gensburger (Université Paris Nanterre).

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