Fabiola Gianotti (Cern) : "En sciences, nous sommes entrés dans une période de compétition"

Propos recueillis par Eric Chol et Bruno D. CotPublié le 19/10/2024 à 09:00 - L'Express - 19/10
La physicienne et directrice de l’Organisation européenne de recherche nucléaire décrypte pour l'Express les grands enjeux de la recherche fondamentale.

Elle est la prima donna des particules élémentaires. Première femme à diriger l’Organisation européenne de recherche nucléaire (Cern), Fabiola Gianotti, 63 ans, fait partie des scientifiques qui ont découvert le boson de Higgs en 2012. Un événement qui lui vaut de figurer parmi les six personnalités de l’année du prestigieux magazine Time. Renouvelée pour un second mandat en 2019, la directrice générale fête cette année les 70 ans du Cern. Dans le cadre du grand colloque de L’Express, elle a reçu le "prix de la Science". Entretien.

L’Express : Cette année, le Cern fête ses 70 ans. La vocation de cette institution a-t-elle évolué ?

Fabiola Gianotti Pour comprendre ce qu’est le Cern aujourd’hui, il faut revenir en 1954, à la création du laboratoire, lorsqu’une poignée de scientifiques et d’hommes politiques visionnaires, comme François de Rose, Louis de Broglie et Pierre Auger en France, en ont posé les bases. Il s’agissait d’abord de ramener l’excellence scientifique en Europe dans un contexte d’après-guerre où de nombreux cerveaux avaient émigré, avec l’idée que cela se fasse à travers des investissements importants dans la recherche fondamentale.

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Ensuite, il y avait une volonté, à travers la science, de promouvoir la paix entre les pays d’un même continent qui restait fracturé. Enfin, était inscrite, la volonté de faire en sorte que tous les résultats soient mis à la disposition de l’humanité. De nos jours, on parle d’"open science" ou de "science ouverte" : c’était à l’époque une vision très avant-gardiste. Le Cern a réussi au-delà de toutes les espérances : depuis sa création, il est devenu le leader mondial de physique des hautes énergies et a doublé le nombre de ses Etats membres [NDLR : en compte aujourd’hui 24]. Et nous avons noué des partenariats au-delà du Vieux continent, par exemple le Brésil, l’Inde et le Pakistan sont des Etats dits "associés" et les Etats-Unis, le Canada, le Japon et d’autres pays contribuent aussi à nos projets. Cette excellence scientifique se mesure aussi en chiffres : plus de 17 000 personnes et 110 nationalités travaillent sur des projets scientifiques du Cern.

Qu’en est-il des missions scientifiques : ont-elles changé depuis ses origines ?

Elles se résument à l’étude des constituants de la matière et des lois de la physique au niveau le plus fondamental. Et l’histoire du Cern est couronnée de grandes découvertes, comme les courants neutres de l’interaction faible en 1973, les bosons W et Z en 1...
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