Il n’est pas rare de dénoncer comme un mythe l’apolitisme revendiqué des Jeux olympiques modernes. De leur côté, les Jeux olympiques antiques sont envisagés le plus souvent pour leur dimension sportive ou religieuse. En tant que modèle affiché des Jeux modernes au moment de leur création, ils méritent que l’on s’interroge aussi sur leur composante politique.
Rappelons que, comme les Jeux modernes, les Jeux antiques étaient des compétitions athlétiques et hippiques entre des ressortissants de multiples États. À leur différence, cependant, ils étaient réservés aux Grecs à l’exclusion de tous ceux qui ne l’étaient pas, des Grecs qui provenaient de multiples cités-États distinctes et dispersées, des entités qui avaient chacune leur territoire et leur régime politique.
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Sans constituer une unité politique, les cités formaient une communauté culturelle, qui avait en partage une même langue, le sentiment d’une parenté, des pratiques identiques, mais aussi des cultes et des sanctuaires communs, au premier rang desquels était le sanctuaire de Zeus à Olympie.
Tous les quatre ans s’y déroulaient, pendant quelques jours d’été, des compétitions gymniques et hippiques mettant aux prises des participants qui, tout comme les spectateurs, devaient être des Grecs de sexe masculin citoyens d’une cité (et non simples immigrés résidents comme l’étaient les « métèques »).
Pour juger de leur dimension politique, la première question qui se pose est de savoir si un concurrent participait à titre individuel et s’il tirait dans sa propre cité un bénéfice personnel et politique de sa victoire. Disons d’abord que, pour participer, un citoyen se présentait de son propre chef sans avoir besoin de l’aval de la cité : celle-ci n’opérait pas de sélection, il n’y avait pas de délégation officielle ni d’équivalent des Comités nationaux olympiques d’aujourd’hui.
Mais l’essentiel n’était pas de participer : il fallait gagner, d’autant qu’il n’y avait qu’un gagnant par épreuve, sans qu’il y eut pour les suivants l’équivalent des médailles d’argent et de bronze. Le premier était le seul dont on retenait le nom et que l’on qualifiait pour le reste de ses jours d’olympionique, de « vainqueur olympique », et ce à travers le monde grec.
Pour l’heureux vainqueur, le succès n’était pas source d’enrichissement direct à Olympie même, où il ne recevait comme prix qu’une couronne d’olivier sauvage, une récompense purement symbolique qui lui valait une gloire internationale.
Assiette attique à figures rouges, signée Epictétos, v. 520-510 av. n. è. : un athlète vainqueur (nu) face à son entraîneur (drapé). Trouvée dans la nécropole étrusque de Vulci. Musée du LouvreDe retour dans sa cité, en revanche, il recevait d’elle des avantages qui variaient selon les cas : de l’argent, la nourriture aux frais de l’État, une place d’honneur au théâtre, le vote d’un décret honorifique qui, gravé sur une stèle de pierre, faisait l’objet d’un affichage pérenne, l’érection de sa statue au cœur de la cité ou encore le financement de son effigie dédiée à Zeus au sanctuaire même d’Olympie.
À ces récompenses matérielles et honorifiques s’ajoutait une aura de gloire qui facilitait l’accès à des fonctions de pouvoir et de prestige au sein de la cité. À Sparte, certains vainqueurs olympiques avaient l’honneur de combattre aux côtés du roi qui menait campagne. À Crotone, le fameux champion Milon fut mis à la tête des troupes de sa cité contre sa rivale Sybaris.
À Athènes, l’exemple d’Alcibiade est significatif : ayant réalisé la performance de faire arriver ses chars 1er, 2e et 4e dans la même course attelée de 416 avant notre ère (il est vrai qu’il avait fait concourir sept chars à lui tout seul), il rappela cet exploit devant l’Assemblée démocratique de sa cité comme « argument de campagne électorale », comme preuve qu’il était le plus apte à exercer la responsabilité militaire et politique qu’il était en train de solliciter.
Source de bénéfices et de gloire pour le vainqueur et sa famille, la victoire olympique avait-elle des avantages pour sa cité ? Le vainqueur olympique représentait-il sa cité et quel rôle jouait donc celle-ci avant et après sa victoire ?
On a vu que la cité ne sélectionnait pas de concurrents, mais qu’elle récompensait les vainqueurs, ce qui revenait à encourager leur participation (victorieuse). C’est qu’indéniablement la gloire des vainqueurs rejaillissait sur leur cité, dont le nom était proclamé après le leur au moment de leur couronnement – équivalent approché du drapeau et de l’hymne national aujourd’hui. Et, de même, si le vainqueur faisait ériger à Olympie une statue commémorant sa victoire, la base de cette statue mentionnait le nom de l’athlète et la discipline où il avait triomphé, mais aussi le nom de sa cité, qui venait même parfois en premier.
Il n’est donc pas surprenant que ce monument commémoratif ait été parfois commandé par la cité elle-même, qui y trouvait son compte en termes de prestige. C’est pour la même raison qu’elle érigeait sur l’agora la statue d’un vainqueur olympique, ce qui était certes un honneur pour le champion, mais aussi une manifestation de fierté de la cité, qui affichait ainsi ses gloires locales aux yeux des visiteurs étrangers en même temps qu’elle encourageait les vocations en son sein.
De fait, les victoires olympiques étaient perçues comme l’indice de la force de la cité et l’Athénien Alcibiade, dans son discours déjà évoqué, présente son exploit comme une manifestation de la puissance de sa cité à un moment où ses rivales la croyaient affaiblie, comme une arme psychologique face à ses adversaires.
Les vainqueurs étaient donc bien vus comme les représentants d’une cité et cela avait des conséquences sur les concurrents et leur droit à concourir. En effet, il n’était pas possible de participer « sous bannière neutre » et les sanctions prises parfois par les organisateurs contre telle cité frappaient tous les membres de celle-ci. Il arriva ainsi à Sparte d’être exclue des Jeux pour avoir rompu la trêve sacrée, et ses ressortissants ne purent en conséquence y prendre part.
Cette perception des vainqueurs comme émanation de leur cité conduisit à faire évoluer le rôle de cette dernière, qui ne se contenta pas toujours de capter à son profit des exploits individuels. Pour les épreuves athlétiques, les cités favorisèrent peu à peu l’entraînement des athlètes dans le cadre du gymnase, où l’on se préparait aussi à la guerre. Avec le temps aussi, des professionnels apparurent et des cités se mirent à rémunérer des athlètes avant même toute victoire, même si ce n’était pas le cas général.
Si les concurrents représentaient indirectement leurs cités, les cités étaient-elles pour autant en compétition par le biais des Jeux et ces concours avaient-ils plus généralement des conséquences sur leurs rapports politiques ?
Rappelons d’abord que les cités n’étaient pas en compétition pour être le pays hôte des Jeux, avec pour ce dernier la possibilité d’en tirer du prestige en impressionnant les spectateurs (songeons aux JO de Berlin en 1936 ou, dans un autre genre, à la cérémonie d’ouverture prévue pour les JO de Paris 2024 et pour d’autres États la possibilité de boycotter les Jeux organisés par un adversaire politique (Moscou 1980 ou Los Angeles 1984).
Les Jeux antiques ne pouvaient avoir cette dimension, puisqu’ils se déroulaient toujours à Olympie, qui n’était pas une cité-État, mais un sanctuaire. Ce sanctuaire était sur le territoire d’une cité, Élis, dont le centre urbain était à 35 km de distance. C’était une cité d’importance mineure et c’était elle qui administrait le sanctuaire et organisait les concours : il n’y avait pas de comité d’organisation international. L’organisation et l’arbitrage étaient assurés par des citoyens d’Élis tirés au sort.
Une deuxième question touche la guerre entre cités. On sait que l’olympisme moderne a toujours prétendu œuvrer à la paix entre les peuples, non sans se référer parfois à la « trêve sacrée » qui prévalait dans l’Antiquité dans la période des Jeux. Or, il ne s’agissait pas de suspendre toute guerre et encore moins d’y mettre fin, mais d’interdire toute guerre avec la cité d’Élis et de garantir la protection de tous ceux, athlètes, entraîneurs, supporters et spectateurs, qui convergeaient vers Olympie pour l’occasion.
La trêve sacrée n’était pas motivée par l’idéal politique d’établir la paix, c’était un simple accord pour garantir la bonne tenue des concours en dépit des guerres en cours, qui pouvaient sinon se poursuivre. Il arrivait même que fussent prononcés à Olympie des discours d’appel à une guerre commune, par exemple contre les Perses. Ce n’est donc pas à l’Antiquité que doit se référer l’olympisme moderne s’il veut promouvoir la paix.
En troisième lieu, s’il n’y avait pas de compétition officielle entre cités, il y en avait une dans les faits : les cités appréciaient et exploitaient la victoire de leurs ressortissants. L’affichage durable des succès de leurs membres par des inscriptions gravées et des statues travaillait à leur propre prestige international. La comparaison entre ces exploits était une des dimensions de la rivalité entre cités. Elles n’hésitaient pas non plus à faire un usage diplomatique de leurs vainqueurs olympiques en les envoyant en ambassade lors des négociations entre États, de manière à faire impression, fût-ce même au roi de Perse.
Un dernier phénomène peut illustrer le rôle politique que pouvaient jouer les Jeux : la reconnaissance d’une cité à l’existence contestée.
En 368 avant notre ère, une épreuve de course fut gagnée par un citoyen de Messène, Damiskos. Or Messène avait été créée l’année d’avant sur un territoire auparavant assujetti à Sparte et dont les habitants, de statut inférieur, s’étaient alors émancipés grâce à l’intervention militaire d’une autre cité, Thèbes, ennemie de Sparte. Malgré sa défaite, cette dernière refusait de reconnaître la nouvelle cité de Messène. Or le seul fait que Damiskos ait pu concourir supposait qu’Élis ait reconnu officiellement l’existence de Messène comme cité autonome et légitime. La proclamation de la victoire devant les représentants de dizaines de cités était un acte politique fort, dont usèrent alors les juges d’Élis.
La neutralité d’Élis peut être assurément mise en doute, étant donné ses conflits fréquents avec Sparte. Il n’en demeure pas moins qu’Olympie pouvait être ainsi le lieu de reconnaissance générale d’un nouvel État pourtant contesté par certains. On songe mutatis mutandis à la participation de la Palestine aux JO modernes, qui depuis plusieurs décennies fait au moins d’elle une nation sportive et constitue une manière d’adhérer à la solution à deux États.
Au total, malgré l’absence d’organisation formelle, les cités grecques étaient en compétition comme le sont aujourd’hui les nations, une rivalité dont l’enjeu principal concernait leur image et leur prestige, non sans retombées possibles en termes de puissance. Dans le même temps, les concours d’Olympie étaient une manifestation d’affirmation de l’hellénisme par opposition aux Barbares.
Les Grecs eux-mêmes y voyaient non sans raison un facteur d’unité culturelle : c’était une occasion unique de rencontre pacifique massive entre des dizaines de milliers de Grecs venus de multiples régions, des Grecs qui parlaient la même langue, observaient les mêmes règles, pratiquaient les mêmes disciplines et prenaient part aux mêmes cultes. Quant aux JO modernes, il est certain qu’à défaut de favoriser la paix, ils n’ont pas manqué d’imposer eux aussi un langage commun à l’échelle de la planète.