Dans les vide-greniers, le lien plus que le gain

Pascal Lardellier - TheConversation-France - 05/06
Le succès des brocantes et autres vide-greniers ne se dément pas : une résistance surprenante à l’heure de l’accélération technologique.

Alors que le climat politique de ce mois de juillet 2024 est des plus mouvementés, des trouées de sociabilité légères permettent de changer de rythme et de s’aérer, le temps de quelques heures. Ainsi en va-t-il des vide-greniers.

À l’ère de « l’amazonisation » semble-t-il irréversible du commerce, et alors que le succès des sites de vente d’objets d’occasion est révélateur d’un changement de paradigme des modes de consommation, on pouvait penser que les vide-greniers et autres brocantes des week-ends d’été allaient tomber en désuétude, voyant leurs visiteurs habituels les déserter pour parachever le succès de l’achat en ligne. Or, il n’en est rien, et leur succès ne se dément pas.

D’ailleurs, puces, brocantes, vide-greniers, foires et braderies ne sont pas tout à fait synonymes, même si sur le principe, il s’agit toujours de vendre des « objets usagés de faible valeur ».

Si ces ventes entre particuliers existent depuis fort longtemps, si certains marchés aux puces sont devenus de véritables institutions (dont ceux de Saint-Ouen), on peut lier leur succès actuel à un ensemble de causes qui entrent en résonance avec l’air du temps ; ou qui répondent à des frustrations, et comblent des envies.

Plaisir de la chine

50 000 vide-greniers sont organisés dans l’Hexagone chaque année. Ils rassemblent des centaines de milliers de personnes venant de manière régulière et le temps de quelques heures s’adonner au plaisir de la chine, de la négociation douce et du marchandage ludique.

La saison des vide-greniers s’ouvre traditionnellement au début du printemps, pour la plus grande joie de tous leurs amateurs. Les vendeurs « déballent » aux aurores sur des tréteaux branlants. Quant aux « chineurs », ils farfouilleront des heures durant dans un capharnaüm d’objets au charme désuet, en quête de la perle rare. On ne sait d’ailleurs souvent pas ce que l’on cherche exactement. Mais la « séréndipité » faisant bien les choses, on repartira avec ce qu’on voulait à tout prix sans vraiment savoir qu’on désirait cet objet précisément.

Les vide-greniers se fondent sur une déambulation lente et sur des jeux de regards, furtifs et subtils. Regards sur les objets étalés en un patchwork hétéroclite, regards entre les vendeurs et les acheteurs qui, quand ils se croisent, sont suivis de petits sourires et puis souvent de conversations qui s’engagent. Échanges tour à tour techniques (« La batterie fonctionne encore ? »), historiques (« Il est vraiment de 1964 ? C’est l’année de la première édition… ») puis personnels et intimes, quand l’objet, tel une madeleine proustienne, réveille des souvenirs enfouis.

On pensait ceux-ci oubliés, mais la mémoire reviviscente s’anime soudain, au simple contact de ces vieilleries. Les vide-greniers sont des confiseries de la mémoire. On vient y retrouver des bribes émues de nos enfances, de nos jeunesses, passé dont la porte d’entrée est cet ensemble d’objets un peu magiques. Et puis brocantes et vide-greniers ravivent aussi « la liste de nos envies » oubliées : reprendre la musique (une basse avec son ampli à 60 euros ! »), rejouer aux dames sur un damier tâché, se remettre aux rollers, reprendre le fil d’une collection (les figurines Panini rassemblées en cahiers épais, les cendriers publicitaires de marques d’anisettes…), refaire son intérieur autour d’objets collector siglés sixties ou seventies.

Ils sont un anachronisme, à une époque caractérisée par la numérisation des relations, et le triomphe de ces cavernes d’Ali Baba que sont les sites donnant tout au doigt et à l’œil. Et puis il y a l’urgence en toute chose et un gaspillage érigé en système. Eh bien, ces grands déballages poétiques et nostalgiques constituent un antidote à l’air du temps.

Bien sûr, l’on sera heureux d’y dénicher le service à café années 1960, le nounours de son enfance, l’édition vinyle du premier concert des Stones, le presse-purée de notre grand-mère, la collection défraîchie des Pieds nickelés ou le pull tricoté main un peu mité à 3 euros.

Éloge de la lenteur

Mais l’essentiel est ailleurs. Il réside dans cet éloge implicite de la lenteur, dans des rapports humains denses et furtifs et dans tout un ensemble de petits rites implicites : se lever tôt pour être le mieux placé sur les deux mètres de trottoir alloués et disposer son bric-à-brac au mieux, ou pour être le premier à examiner les portants remplis de manteaux bien usés mais vintage, partager un café debout au petit matin puis une merguez frites à midi, échanger avec des quidams avec qui l’on nourrit une passion commune pour des « objets cultes ». Et puis il y aura ces négociations et ces palabres pour gagner quelques euros sur la « perle rare » ; et les regards, les sourires, et la certitude d’avoir fait une « bonne affaire » sans léser personne.

Les vide-greniers instituent une économie symbolique et équitable voyant des objets passer de main en main en enrichissant l’un sans appauvrir l’autre. Car ce qui est vendu l’est pour presque rien, avec la patine d’histoires personnelles. À mille lieues des objets standardisés du commerce, le lustre du temps, de l’usage, de l’usure leur confère un supplément d’âme. On sait qu’ils viennent de loin, connectés à des réseaux humains tissés de mémoires.

Bien sûr, en période de crise économique, nombre de personnes fréquentent aussi les vide-greniers pour y trouver des objets providentiels à des prix imbattables.

Présence aux autres

Dans les vide-greniers, les rapports sont sans enjeux, autour d’objets « transactionnels » déclassés en apparence, et qui vont revivre en quelque sorte. Ceci est paradoxal de prime abord, mais assez logique en fait, alors que les relations se numérisent et que règnent l’obsolescence programmée et le jetable généralisé. Fréquenter les vide-greniers, c’est être présent aux autres : à ces proches avec qui on partage la journée, et ces quidams que l’on va rencontrer, et avec qui on va échanger paroles et objets de manière apaisée.

Ils consacrent le lien, encore et toujours. Beaucoup chinent pour l’ambiance, la temporalité douce de ces moments interstitiels, pour ce lien transitoire et connivent, réunissant des inconnus qui passent la journée à se croiser, à se sourire, à palabrer, à deviser de ci de ça, et à prendre le temps de commenter la valeur (immatérielle et symbolique) de petits objets qui ne sont que prétextes à un texte plus large. Ces moments buissonniers rappellent la profondeur de l’adage anthropologique selon lequel le lien l’emporte sur les biens, et qui rappelle que le commerce est d’abord celui des personnes et des émotions.

Les passionnés se rencontrent, échangent leurs avis de spécialistes, mais surtout leurs souvenirs et émotions. On se reverra peut-être ; pour parler musique ou vieilles dentelles. En attendant, on partage un verre, un sandwich, et on ne parlemente plus, on papote tout simplement.

Dans les vide-greniers, les brocantes et plus largement dans les festivals ou les ferias, on retrouve de manière inopinée la « force des « liens faibles », pour emprunter la célèbre expression de Mark Granovetter. Et on rencontre là quelque chose de l’ordre de la reliance, pour le dire comme Michel Maffesoli. Ces trouées festives à bas bruit offrent l’opportunité d’être « ensemble c’est tout ». Toutes ces parenthèses brassent individus et plus largement générations et classes sociales en un patchwork paisible et joyeux.

Peut-être que ces rites « faibles » célèbrent la sacralité implicite du lien social, s’incarnant dans des rencontres qui légères en apparence, font que finalement, « ça tient », dans le partage, l’écoute et le respect.

Ces échappées belles permettent un pas de côté, pour échapper à la violence de l’actualité et aux sollicitations épuisantes des réseaux sociaux. Elles font surtout la part belle à une lecture poétique du lien social, tout en célébrant tout à la fois ce « bon usage de la lenteur » et cette « France sensible » chers au regretté Pierre Sansot. Alors que par ailleurs, ça semble « craquer de toutes parts », c’est bien de lenteur et de liens, de liant, dont le pays semble avoir besoin.

Pascal Lardellier a récemment publié « Le Temps des terrasses » (recueil de nouvelles, préface de Philippe Delerm, HD-Littérature 2024) et « Éloge de ce qui nous lie. L’étonnante modernité des rites » (L’Aube, 2023).

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