Il est mort, mais c'est fou ce qu'il reste tuant. À la seule convocation de son souvenir, gros coup de barre posthume. Évoquer ses dix existences, sa «résistible ascension» dans les affaires, le sport, la politique ou le show-biz; depuis l'annonce de son décès, tenter de retrouver l'ordre chronologique de ses gloires et de ses glissades, de ses embarras judiciaires et de son passage par la case prison, fait remonter un vertige d'interrogations non soldées.
Fallait-il que Bernard Tapie encombre si souvent les plateaux télé et les titres des journaux? Était-ce de son fait, ou du nôtre? On a beau se dire que toute vie n'est que tentative de revanche sur la sale blague d'être né, et que la suite n'est plus qu'affaire de style, sa manière à lui laisse l'impression d'une propension à la vantardise et à la querelle, devant tout un pays de lecteurs et d'électeurs, de supporters et de téléspectateurs, pris à témoin, et dont on se demande encore qui avait bien pu les convoquer là.
On imagine que c'était, chez lui, façon de compenser le fait de n'être pas né de la «botte» sociale. De s'être mêlé de racheter et de revendre des entreprises sans la légitimité que confèrent, pour s'enrichir, des diplômes d'HEC ou de l'ENA. D'avoir été longtemps à lui-même ses seuls réseaux, protecteurs et alliés, dans une solitude pas si bonne conseillère, et de ce fait, de s'être montré si pressé qu'il avait dû en oublier, ensuite, de ralentir.
À se retourner, là, sans plus avant, domine la sensation d'avoir été en présence d'un Chevalier blanc autoproclamé, qui aurait réussi à se faire passer pour le représentant du bien commun, à convaincre, à se convaincre, qu'il se coltinait avec les puissances hostiles, banquiers et procureurs, en d'autres noms que le sien seul. «Ils veulent que je les venge, quelque part», dira-t-il, un jour, dans un reportage télé sur ses villégiatures à Saint-Tropez, songeant à la foule populaire des touristes défilant, sur le port, devant les yachts pour milliardaires. Voulait-il dire qu'il les vengeait de leurs humiliations sociales grâce au yacht que lui-même possédait?
Comme, au début, il allait en couleurs claires dans un monde d'hommes d'affaires habillés d'anthracite, il brouillait les codes.
Sans doute le croyait-il, au fond. Il savait les réussites financières forcément suspectes au peuple –il en venait– dans les années 1980, années de fric et de fric-frac. Aussi contrariait-il les symboliques, avec son visage, longtemps, de chanteur de charme, son goût pour le tutoiement, sa provocation verbale et ses manières déboutonnées, dans les talk-shows. Comme, au début, il allait en couleurs claires dans un monde d'hommes d'affaires habillés d'anthracite, il brouillait les codes. Compliquait les définitions. Le yacht, le jet, la Porsche, l'hôtel particulier de la rue des Saints-Pères, à Paris, c'étaient bien là attelages de nouveaux riches? Oui, mais avec lui, c'était différent, s'efforçait-il de suggérer à un public qu'il entreprenait de séduire, en marge du sujet du jour. Avec lui, on était prié de croire que c'était peut-être plus mérité.
Dès son surgissement sur les scènes financières, sportives, médiatiques, la presse people et les chaînes populaires s'étaient rangées derrière ses succès, conscientes de tenir là l'un des leurs. Il détonnait dans l'espace public? Ses supporters n'en avaient cure, ou bien s'en flattaient, tandis qu'une presse plus sérieuse, et moins dupe, s'employait à creuser encore le décalage, au moyen de qualificatifs grossissants.
Car il y eut un vocabulaire de presse dédié à Tapie. De rue et d'argot. De métaphores tauromachiques. Puisé dans un dictionnaire «mac ou voyou», et utilisé par ceux qu'il avait tout de suite énervés, dès son irruption dans l'actualité. Des mots de caricaturistes qui visaient à ridiculiser un peu. À mieux tenir à distance l'intrus. À remettre «Battling Nanard», ou encore «le Matamore», à sa place. Un maquignon un peu gredin, qui aurait recherché, sans jamais y parvenir vraiment, l'impunité de la respectabilité. Extrait du quotidien Libération, quand, en novembre 2017, au journal de France 2, Bernard Tapie avait fait confidence d'être atteint d'un cancer: «Le revoilà, égal à sa caricature, tonitruant d'enthousiasme et de mauvaise foi, pétaradant et ramenard comme jamais, bateleur grandiose qui refait l'histoire avec un aplomb d'arracheur de dents.»
Malgré sa disparition, Bernard Tapie demeure un personnage clivant, comme l'on dit, et il laisse dans son sillage les mêmes questions sur la véritable matière d'une vie. A-t-il été, à sa manière, qui rappelle un peu celle de l'autodidacte qu'il n'était pas, un pédagogue par don de son exemple, un économiste paradoxal, pour temps de crise, un leader para-politique tombé de nulle part, voué à dispenser, à travers son épopée personnelle, une audace plus universelle, à l'usage d'un pays épuisé par ses conservatismes et ses peurs? Auquel cas, il serait temps de lui rendre hommage. Dans le cas contraire, s'il n'a été, au fond, qu'un individualiste forcené, soucieux, pour un supplément d'ego, de voir sa réussite valorisée par la galerie, resterait à saluer le talent d'un illusionniste un peu envahissant, et finalement assez sympathique.
Il avait la mâchoire américaine et l'œil ourlé. Les téléspectatrices en raffolaient, et le trouvaient presque aussi beau qu'Alain Delon.
Tapie, champion des années 1980. Invité familier du salon des téléspectateurs. Premier entrepreneur à faire jeu égal avec les stars des plateaux et de la scène. Son talent connu: être devenu riche en moins d'une décennie, pendant que la plupart des autres s'appauvrissaient. Apparemment, cela suffisait au carré VIP qui commençait à tenir lieu de société à ces années «bling-bling». Tapie était sans passé? À peine savait-on qu'il avait tenté de se lancer dans la chanson, quinze ans plus tôt, et à ses manières, aux intonations de sa voix, se dévoilait une origine populaire, qu'il appréciait souligner par des inflexions de titi parisien.
Pour le reste... Il pouvait bien avoir été ce qu'il voulait: l'époque se vouait au seul présent et aux générations spontanées. Il était accueilli, salué, flatté, pour son mérite d'alchimiste. Bernard Tapie savait transformer le plomb en plus-values. Il rachetait des entreprises en difficulté et les revendait après revalorisation. En plus, il était beau gosse, il avait la mâchoire américaine et l'œil ourlé. Les téléspectatrices en raffolaient, et le trouvaient presque aussi beau qu'Alain Delon.
Qu'importait alors que le nouvel intronisé, de «Champs-Élysées» aux «Grosses Têtes», sacré «homme de l'année» en 1984, ait déjà vécu une vie de jeune homme de «la classe moyenne» montante; un parcours commencé à Paris, où il était né, en 1943, et la banlieue nord, du côté du Blanc-Mesnil, auprès d'un père ouvrier spécialisé, passé par le parti communiste. Puis un bac de technicien électronique et d'études d'ingénieur aux Arts et Métiers, dont il ne fera rien.
Comment se mâchonne une destinée? À 20 ans, il est déjà sur la piste d'une conquête éclatante. Idole de la chanson –en vain. Mais trois 45-tours témoignent de sa tentative, au milieu des années yéyés, sous le nom de Bernard Tapy. Son tube: «Je ne crois plus les filles». Pilote de course aussi: il se lance dans la Formul...
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