Le retour d'une guerre menée par la Russie aux portes de l'Europe a donné un contenu menaçant à la notion d'un «monde russe» extensible et sans frontières, cultivée depuis deux décennies par le pouvoir et dans les médias russes. La langue est un marqueur central de cette notion, ce qui fait de la russophonie un enjeu géopolitique. Mais la tentative poutinienne d'enrôler les diasporas et les russophones a des résultats contrastés.
Aujourd'hui, la diaspora russe représente de 15 à 50 millions d'individus, et les russophones sont encore plus nombreux. On en compte plus de 280 millions dans le monde, quand la Russie ne compte que 142 millions d'habitants. À la chute de l'URSS, à côté du russe encore langue dominante et officielle, on comptait dans les ex-républiques environ une cinquantaine d'idiomes.
Si les Russes ne formaient que près de 52% de la population de l'URSS, 82% des Soviétiques parlaient couramment le russe et 58% le considéraient comme leur langue maternelle. On estimait encore que 62% des non-Russes maîtrisaient parfaitement la langue de Pouchkine, tandis que seuls 3,5% des Russes pouvaient pratiquer la langue des autres nationalités là où ils résidaient (Asie centrale, Caucase…).
Le vaste ensemble de la russophonie n'est pas homogène. Les situations sont variées, même au sein du groupe central, entre les Russes ethniques restés dans les anciennes républiques socialistes soviétiques (RSS) devenues indépendantes et ceux qui ont émigré. Et, au sein même de ces communautés, les sensibilités, les représentations et les intérêts peuvent diverger.
Une partie se laisse convaincre par la propagande télévisuelle, une partie est opposée à la politique de Vladimir Poutine. Mais le Kremlin cultive l'idée de faire des Russes de l'étranger, et plus largement des russophones, les soldats potentiels d'une nouvelle guerre d'influence. Les multiples réseaux d'une russophonie multiforme sont devenus ses armes (oroujie) et outils (oroudie) privilégiés, au sens où l'entendait déjà le cinéma d'agit-prop de Dziga Vertov dans les années 1920. Comment et avec quels résultats?
Réactivée par Poutine sous une forme offensive, l'idée d'un «monde russe» préexistait à son régime. On parlait dans les années 1990 «d'étranger proche» pour qualifier les ex-républiques soviétiques où vivaient encore des Russes ethniques. Dès son arr...
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