Kaoutar Harchi : « Plus je suis radicale, plus j’engage le dialogue »

Hassina Mechaï - LePoint - 30/08
ENTRETIEN. L’écrivaine et sociologue sort son quatrième roman « Comme nous existons » (Actes Sud, 2021). Un livre qui, traversé de souvenirs, emporte une mémoire plus large, celle de l’immigration en France.

On peut songer à la démarche de Georges Perec, celui de W ou le souvenir d’enfance, à la lecture du quatrième roman de Kaoutar Harchi (mais son cinquième livre). Cette parenté se décèle dans le geste d’écriture, pensé comme une foreuse qui sonde les strates de la mémoire, même les plus calcifiées. Chez Perec, cette mémoire était enfouie ou alors il s’agissait d’en conjurer « la disparition ». Pour Kaoutar Harchi, la mémoire est vive plutôt qu’à vif. La mémoire de ces « vies minuscules », en l’occurrence celle d’une famille marocaine immigrée en France, qui pourrait être la sienne et que l’autrice suit à la trace. De ce qui arrive dans ces vies occultées plutôt que disparues, elle en fait des événements. Des leçons inaugurales pour le personnage principal, qui ouvrent des souvenirs et œuvrent de façon souterraine en elle.

Pour tracer ces vies, la sociologie (elle est docteure en sociologie) lui permet d’en poser d’abord la possible inéluctabilité et le destin social. Mais tout autant romancière, elle sait aussi raconter, en pointillisme, la singularité et l’autonomie. D’êtres comme toujours en transit, transitif aussi dans leur rapport au monde et aux autres, Kaoutar Harchi restitue un parcours en soi et pour soi. Et alors, ultime métamorphose du verbe qui constate autant qu’il crée, au labeur elle substitue l’œuvre. Au destin, la vie. Ainsi le livre s’ouvre sur une scène dont on mesure, aux détails décrits, la délicatesse qu’il faut pour l’écrire et la comprendre : celle d’une petite fille trop sage, qui après ses devoirs, regarde inlassablement le film de mariage de ses parents sur une cassette VHS soigneusement étiquetée. Instant suspendu où la joie était la seule chose qui leur « arrivait » alors que le quotidien se remplit de tracas, rebuffades, dureté d’une vie dans un pays qui n’est pas le leur mais est appelé à devenir celui de leurs enfants.

Du parcours migratoire qui fut celui de cette famille, elle montre toutes les résistances et stratégies déployées face aux violences feutrées. De scène en scène, elle dit ce qu’il faut de force pour tenir, s’adapter, déjouer la domination sociale dans laquelle se rejoue, de façon parfois policée, toute la violence humaine. Et ce sont évidemment dans les lieux de socialisation, travail et école, que tout cela se déploie, de scène en scène. La découverte de la sociologie lui permettra de saisir...
[Courte citation de 8% de l'article original]

Loading...