Comment la Russie a construit le récit de la mort de "mercenaires français" en Ukraine

LCI - 26/01
[VIDÉO] - Moscou a prétendu que des mercenaires français avaient été tués dans une frappe russe à Kharkiv, en Ukraine.Des comptes prorusses diffusent une liste de noms de membres de la Légion étrangère.Des informations fermement démenties à Paris.

Moscou a prétendu que des mercenaires français avaient été tués dans une frappe russe à Kharkiv, en Ukraine.
Des comptes prorusses diffusent une liste de noms de membres de la Légion étrangère.
Des informations fermement démenties à Paris.

C’est un véritable bras de fer entre Paris et Moscou qui se joue derrière nos écrans. Voilà dix jours que le Kremlin affirme avoir tué plusieurs "mercenaires français" en Ukraine, dans une frappe sur un bâtiment résidentiel de Kharkiv qui aurait tué au total 60 personnes. Le Quai d’Orsay a rejeté ces accusations à plusieurs reprises, parlant de "manipulation russe grossière". "Nous l’avons dit et le répétons : il n’y a pas de mercenaires français en Ukraine. Ni en Ukraine, ni ailleurs d’ailleurs", a réaffirmé le porte-parole adjoint du ministère des Affaires étrangères, le 25 janvier.

Des combattants aux côtés de Kiev

Une chose est sûre, deux missiles S-300 ont bien détruit un immeuble de cette ville de l’est de l’Ukraine dans la nuit du 16 au 17 janvier, blessant au moins 17 personnes. Le reste semble entièrement fabriqué. Pour cette vaste opération de désinformation en ligne, la Russie s’appuie sur des listes de noms français, présentés comme ceux de mercenaires opérant sur le sol ukrainien. Ici, elle entretient volontairement la confusion en utilisant ce terme.

En réalité, des mercenaires agissent pour le compte de groupes privés et sont motivés par l’appât du gain, comme ont pu l’être les membres de la milice Wagner côté russe. Ce qui n’est pas le cas ici. Pour les noms ayant été identifiés, il s’agit de volontaires français partis en Ukraine de leur propre chef et ayant rejoint la Légion étrangère ou l’armée régulière ukrainienne. Sur les quelque 70 Français enrôlés dans les rangs ukrainiens, au moins dix d’entre eux ont été tués depuis février 2022, selon Le Monde.

Une première liste de 13 noms a été publiée le 22 janvier par RIA Novosti, l’agence de presse russe. Selon le collectif All Eyes on Wagner, cette liste a été fournie par l’ONG SOS Donbass, une association française venant en aide aux soldats russes dans le Donbass. Sa fondatrice, Anna Novikova, poste d’ailleurs sur Facebook le 18 janvier : "Une nouvelle épouvantable pour les mères de ces 60 mercenaires français pour qui le voyage en Ukraine a été le dernier... Question : alors que le mercenariat est interdit en France, comment est-ce possible qu’ils y soient retrouvés quand même ?". Dans un reportage de Russia Today France qu’elle partage, consacré à la présence de ces mercenaires en Ukraine, on retrouve sans surprise Xavier Moreau, l’un des principaux relais français de la propagande russe. 

"Je suis toujours vivant"

Selon nos informations, cette liste semble provenir d’une fuite de l’administration ukrainienne qui s’est produite entre février et août 2023, et qui contient de nombreux noms d’étrangers ayant rejoint l’armée ukrainienne. La liste contient d’ailleurs de nombreuses inexactitudes sur les noms et prénoms, probablement dues à la traduction de documents ukrainiens. À TF1info, l’ancien pilote Xavier Tytelman, qui livre actuellement du matériel en Ukraine, assure avoir été en contact avec 12 des 13 personnes citées. Nous avons pu échanger avec deux d’entre elles : Minaud Bérenger et Sylvain Caupin, tous deux sous contrat avec l’armée ukrainienne. 

"Je suis toujours vivant", s’empresse de rassurer le premier, rentré en France au mois de septembre à cause d’un problème de santé. Il ne pouvait donc être à Kharkiv le 16 janvier dernier. Le second est toujours sur le sol ukrainien, en tant que combattant d’infanterie. Ces deux anciens militaires français, désormais sous contrat avec l’armée de Kiev, assurent connaitre une bonne partie des noms de la liste, tous ayant le même statut qu’eux.

Une liste de noms français diffusée le 22 janvier par RIA Novosti et qui circule depuis quelques mois sur Telegram - DR

Mais ajoutant à la confusion, d’autres listes avec d’autres noms ont depuis circulé en ligne, et notamment dès mai 2022 sur la chaine Telegram prorusse Rybar, où une trentaine de noms de personnes étrangères étaient divulgués, dont des Français, des Brésiliens ou des Israéliens. D’après Le Monde, certaines identités sont bien réelles, tandis que d’autres sont fictives. Ce qu’affirme aussi le collectif All Eyes on Wagner, selon qui des listes pourraient aussi bien avoir été générées… par ChatGPT, l'agent conversationnel utilisant l'intelligence artificielle. Ici, la volonté de Moscou est claire : construire son propre récit, qu’importe la véracité des faits. All Eyes on Wagner y voit même "une campagne d’information russe typique mélangeant des éléments hors ligne (organisati...
[Courte citation de 8% de l'article original]

Loading...