La situation sécuritaire dans la région orientale de la République démocratique du Congo (RDC) continue de se détériorer. La région comprend les provinces du Nord-Kivu, du Sud-Kivu et de l’Ituri. C’est environ sept fois la taille du Rwanda voisin.
Les violences au Nord-Kivu ont attiré l’attention des voisins de la RDC et de la communauté internationale. Cette attention particulière vise à prévenir une éventuelle confrontation entre le Rwanda et la RDC.
Depuis fin 2021, le Nord-Kivu est confronté aux rebelles du M23 qui ont exécuté des personnes et déplacé de force des milliers de personnes dans la province et en dehors de la RDC. Les responsables de la RDC et de l'ONU ont accusé le Rwanda de soutenir les rebelles du M23. Kigali le nie.
À la mi-2022, la Communauté d’Afrique de l’Est a envoyé une force régionale en RDC pour stopper l’avancée militaire du M23 dans le but de faire face aux tensions croissantes entre la RDC et le Rwanda. La RDC partage une frontière de 2 500 km avec cinq pays d'Afrique de l'Est : le Burundi, le Rwanda, le Soudan du Sud, la Tanzanie et l'Ouganda.
Mais depuis ce déploiement, le président de la RDC, Félix Tshisekedi, et les habitants du Nord-Kivu ont critiqué la force est-africaine, l'accusant de s'en remettre au M23. L’avenir de la force sera décidé lors du sommet des chefs d’État de la Communauté d’Afrique de l’Est le 24 novembre 2023.
Les dirigeants de la RDC recherchent désormais le soutien d’un autre bloc régional, la Communauté de développement de l’Afrique australe (Sadec). Sadec s'est engagé à déployer une unité militaire au Nord-Kivu dans les prochains jours. La RDC est membre de la Sadec, tout comme ses voisins la Tanzanie, la Zambie et l'Angola.
La mission Sadec soutiendra l'armée congolaise dans sa quête pour éradiquer le M23 et les autres groupes armés opérant dans l'est du Congo. On ne sait toujours pas si ces troupes remplaceront la force est-africaine ou coopéreront avec elle. Quoi qu’il en soit, ce déploiement fait suite au retrait progressif prévu des casques bleus de l’ONU de la RDC à partir de décembre 2023.
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En tant que chercheur sur la violence au niveau micro, j'étudie les moteurs du conflit dans l'est de la RDC depuis 2017. À mon avis, la mission Sadec proposée comporte quatre risques. Ceux-ci sont:
il ciblerait principalement les rebelles du M23, laissant de côté les autres groupes armés de l'est de la RDC
cela pourrait donner au Rwanda plus de marge de manœuvre pour exploiter la force rebelle M23
cela pourrait contrarier la Communauté d’Afrique de l’Est, que la RDC a rejoint en 2022
les forces de Sadec pourraient se retrouver en infériorité numérique dans une vaste région.
La mission principale de la force Sadec serait de stabiliser et de contribuer à la consolidation de la paix dans l'est de la RDC. Le danger est que cette mission, surtout si elle est déployée sous la bannière de l’armée nationale congolaise, finisse par cautionner la perspective de l’armée.
Cette perspective tend à se concentrer sur le danger posé par le M23 et néglige les groupes armés (plus de 120) opérant dans l’est du Congo. En outre, il tend à accueillir d’autres groupes armés qui commettent des atrocités contre les civils. Pour contrer les attaques du M23, l’armée a coopté des milices étrangères et locales, en leur fournissant des armes et des munitions.
La mission Sadec en RDC pourrait se retrouver coincée dans l’approche de l’armée congolaise. Cela serait dangereux pour la stabilité de la région. Certaines de ces milices locales et étrangères ont juré d’éliminer les communautés ethniques qu’elles estiment ne pas être de « vrais Congolais ».
Toute force régionale visant à stabiliser l’est du Congo devrait rester neutre dans ses actions et être consciente de la manière dont l’armée congolaise a attisé la violence et commis des atrocités contre les civils.
Les efforts visant à stabiliser l’est de la RDC devraient dissocier les revendications du Rwanda de celles du M23.
Le groupe rebelle prétend lutter pour les droits des Tutsis congolais et d'autres communautés ethniques des Kivus. Le Rwanda, pour sa part, accuse la RDC de travailler avec une force rebelle, les FDLR, qui cherchent à renverser le gouvernement rwandais et opèrent à partir du Congo. Dans un rapport de 2022, un groupe d’experts de l’ONU sur la RDC a affirmé que le Rwanda avait armé les rebelles du M23 pour leur permettre de s’en prendre aux combattants des FDLR. Le Rwanda a rejeté ces allégations.
La cause du M23 ne doit pas être exploitée. Il faudrait plutôt privilégier des négociations pacifiques entre les rebelles et le gouvernement congolais pour répondre aux griefs.
Cependant, l’armée congolaise et la position de Tshisekedi contre le M23 – notamment à l’approche des élections générales de décembre 2023 en RDC – pourraient pousser les forces de Sadec à opter pour une solution militaire à l’offensive du groupe rebelle. Sadec devrait faire attention à ne pas adopter une position qui finirait par forcer le M23 à rester une force rebelle que les pays de la région pourraient manipuler pour leur propre agenda.
La RDC et ses voisins
La force de la Communauté d’Afrique de l’Est est largement critiquée par Kinshasa et les habitants du Nord-Kivu pour son échec à attaquer les rebelles du M23. L’opinion publique – sous l’influence de personnalités politiques congolaises – a tendance à percevoir la menace posée par le M23 et à ignorer les autres formes de violence dans la région.
Kinshasa a diabolisé la force rebelle et ses liens avec le Rwanda à des fins politiques. Il est prématuré de qualifier d’échec les efforts déployés par les troupes d’Afrique de l’Est pour éliminer le M23 après moins de deux ans. D’autant plus que la mission de maintien de la paix de l’ONU, la Monusco, est présente en RDC depuis plus de deux décennies.
L’avantage de l’intervention de la Communauté d’Afrique de l’Est est qu’elle combine consultations politiques et dialogue entre les différents belligérants. On ne sait pas exactement ce qu'il adviendra des pourparlers de paix initiés par l'ancien président kenyan Uhuru Kenyatta si la mission Sadec remplace celle d'Afrique de l'Est.
L’est de la RDC compte au moins 120 groupes armés et borde le Rwanda, la Tanzanie, l’Ouganda et le Burundi. La mission Sadec en RDC devra donc affronter de multiples forces rebelles dans une vaste zone aux politiques complexes. Elle court le risque de voir ses efforts critiqués, tout comme ceux de la Communauté d'Afrique de l'Est, en raison de sa capacité limitée à s'attaquer aux causes sous-jacentes de la violence dans l'est du Congo.
Les forces de Sadec pourraient choisir de se concentrer sur l’attaque des rebelles du M23 – c’est ainsi que le groupe a été expulsé pour la première fois en 2012-2013. Ou bien il se perdra dans les vastes jungles de l’est du Congo. Aucun des deux scénarios n’apportera une paix durable.
De nombreux facteurs de violence dans l’est de la RDC sont liés à l’absence de l’État dans la vie quotidienne des Congolais ordinaires. Cela s’explique en grande partie par la préoccupation des élites politiques pour leur propre survie. Une approche purement militaire pour lutter contre la violence serait donc peu judicieuse.