« Une ineptie colossale », a qualifié un critique enragé. « Son visage est stupide », a écrit un autre. Les journaux l’ont déclaré « informe », « putréfié », « incompréhensible ». Ils ont dit que cela « rappelle l’horreur de la morgue ».
Et lorsque la foule parisienne afflua au Salon de 1865, elle aussi devint folle de colère devant le tableau d’Édouard Manet représentant une courtisane, sa servante et son chat noir nerveux. Les spectateurs sanglotaient, criaient, se bagarraient ; le Salon dut embaucher des gardes armés. Le tableau était si sombre que les visiteurs essayaient de percer la toile avec leurs parapluies. « Jamais, rapportait une des meilleures critiques littéraires de Paris, un tableau n’a suscité autant de rires, de moqueries et de sifflets que cet « Olympia ».
« Olympia » appartient désormais au musée d’Orsay, où elle affronte toujours les foules, plus calmes mais tout aussi nombreuses, de son regard vide et indélébile. (Le tableau a souvent été appelé « elle », comme si « Olympia » ne représentait qu'une seule personne ; nous aborderons le problème des pronoms dans un instant.) La prostituée ennuyée de Manet dans son lit défait, dépouillée de toute la grandeur vénusienne dans laquelle Les artistes masculins habillaient autrefois le nu féminin, sont devenus l'image même de la modernité, même si sa renommée suit toujours celle de l'Italienne de l'autre côté du Louvre.
Elle n’a quitté la capitale que trois fois dans sa vie. En 2013, pour son 150e anniversaire, « Olympia » s’est rendue à Venise et a pu s’accrocher à côté de la « Vénus d’Urbino » du Titien, l’une des principales inspirations de Manet. En 2016, la photo a été expédiée à Moscou et à Saint-Pétersbourg dans le cadre d’un effort diplomatique franco-russe peu glorieux. ("On en est moins fiers maintenant", dit Christophe Leribault, directeur d'Orsay.)
Et le 24 septembre, « Olympia » arrive à New York, en tant que point central de « Manet/Degas », l’exposition d’automne capitale du Metropolitan Museum of Art consacrée à deux garçons de la ville et à la capitale moderne qu’ils ont peinte.