C’est l’un des rares cinéastes français de sa génération à mener une vraie carrière aux États-Unis. Depuis La Colline a des yeux en 2006, Alexandre Aja, 45 ans, enchaîne les films de genre de l’autre côté de l’Atlantique, avec succès. Après une parenthèse en France pendant le Covid avec Oxygène sur Netflix, il vient d’achever là-bas Never Let Me Go avec Halle Berry. Membre du jury du 49ème Festival de Deauville, il raconte à TF1info son lien particulier avec le cinéma américain. Et livre son regard inquiet sur la grève qui paralyse l’industrie du rêve.
En regardant votre filmographie, on se dit presque que vous n’êtes pas né au bon endroit. Vous êtes le plus américain des réalisateurs français ?
Je ne suis pas sûr parce que je continue à cultiver mon regard d’étranger. Je garde un mélange de fascination et de répulsion pour tout ce que représente l’Amérique. Répulsion est peut-être un mot fort. Disons que je conserve un sentiment de questionnement devant les injustices, devant les inégalités, devant la pauvreté, devant la violence absolument folle de la politique américaine. Ça fait partie de ma vie. Après c’est vrai qu’en grandissant, j’ai senti que j’avais plus d’affinités avec le cinéma américain qu’avec le cinéma français. Je pense au cinéma d’horreur des années 1970, au cinéma de peur qui était vraiment réaliste, que ce soit Délivrance, Les Chiens de Paille, Shining, L’Exorciste, Massacre à la tronçonneuse ou Alien. Mon père étant réalisateur et ma mère critique de cinéma, j’ai vu beaucoup d’autres films, de plein d’autres pays. Mais ce sont ceux-là qui m’ont donné envie de passer derrière une caméra.
Si les jeunes réalisateurs américains font les fortes têtes ou qu’ils connaissent un gros flop, ils peuvent disparaître du jour au lendemain
Alexandre Aja
En 2006, vous tournez votre premier film aux États-Unis, le remake de La Colline a des yeux. Avez-vous tout de suite été adopté par le cinéma américain ou vous aviez le sentiment d’être un outsider ?
Un peu des deux. Comme je suis entré par la porte du suspense, la langue n’était pas un obstacle. Parce que la peur est universelle et quand un film de ce genre fonctionne, ça fonctionne ! Après je me rappelle qu’avec Wes Craven, le réalisateur de l’original, il a eu quelques confrontations sur ma manière d’aborder la culture américaine à l’écran. Quand un personnage plante le drapeau dans la tête, ça l’a beaucoup gêné au moment du tournage alors que c’était dans le script ! Je crois aussi que j’étais assez à l’aise parce que j’avais un privilège que tous les réalisateurs américains de ma génération n’avaient pas : un plan B. Si ça ne marchait pas, je pouvais rentrer en France, un pays où le cinéma est extrêmement fort et vivant. Les jeunes réalisateurs américains, s’ils font les fortes têtes, ou qu’ils connaissent un gros flop, peuvent disparaître du jour au lendemain. On parle d’un système qui est capable de broyer les talents et où la liberté artistique est un combat de tous les jours.
Quel regard portez-vous sur la grève des acteurs et des scénaristes ? Vu d’ici, on a l’impression que Hollywood est au bord de l’implosion…
C’est grave, vraiment grave pour des milliers de collègues dont je suis solidaire puisque je fais partie du syndicat des scénaristes, la WGA. C’est grave parce que c’est injuste de constater le faible niveau de rémunération des auteurs, non seulement par les studios mais aussi par les plateformes de streaming. Sans parler de l’arrivée de l’intelligence artificielle qui pose de vraies questions pour l’avenir de la création. Je les admire beaucoup en ce moment parce que je suis Français : je ne vais pas perdre ma sécurité sociale. Je ne vais pas perdre mes droits, je ne vais pas perdre ma maison. Or à Hollywood, il y a beaucoup de gens qui prennent le risque de tout perdre et de se retrouver dans des conditions atroces. Ça vaut bien évidemment aussi pour les acteurs. Et je trouve assez horrible et assez cynique l’attitude des studios dans tout ça. On dirait qu’ils attendent que les gens soient à genoux pour accepter leurs conditions et des propositions qui ne sont pas vraiment pas à la hauteur.
On a l’impression d’être dans un thriller où les patrons des studios jouent le rôle des méchants sans scrupules. C’est si caricatural que ça ?
Pas loin ! On voit bien la pente que les studios essaient d’emprunter, sauf que ça ne marchera pas comme ça. Les scénaristes et les acteurs, faut-il le répéter, sont la clé, la graine de tout ce qui existe sur un éc...
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