Faute de mieux, l’autostrade qui enjambe le port de Beyrouth sert de mémorial aux familles des défunts. Accompagnées de dessins naïfs et de slogans vengeurs, les photos des victimes de la boule de feu qui a ravagé une partie de la ville, le 4 août 2020, se succèdent sur le parapet du pont. Le lieu, pris dans un perpétuel embouteillage, n’invite guère au recueillement, mais de là, on voit tout : les amas de ferraille, les voitures calcinées, les épaves couchées sur le flanc, les palans tordus, les tours éventrées du silo à grain et, à l’emplacement du quai, l’énorme cratère envahi par une eau boueuse. On aperçoit même, au loin, la jetée où a coulé le Rhosus, le bateau par lequel le malheur est arrivé.
Une mosaïque éclatée en mille morceaux. Une énigme. Voilà à quoi ressemble le port de Beyrouth. Ce n’est plus qu’un champ de ruines figé, à l’image d’une justice paralysée. L’enquête piétine en raison des multiples procédures lancées contre Tarek Bitar, le magistrat chargé de l’instruire. Trois ans après les faits, l’une des plus grosses explosions non nucléaires de l’histoire demeure inexpliquée : 235 morts, plus de 6 500 blessés, 77 000 appartements détruits, et rien. Aucun procès en vue, pas même un comparse sous les verrous. Un nouveau crime impuni dans un pays qui en compte tant.
Des journalistes, des avocats, des activistes s’efforcent de briser ce mur du silence. Ils tentent de comprendre comment une cargaison d’explosif a pu arriver à Beyrouth, pour être abandonnée dans un hangar, six années durant, avant de se désintégrer dans un arc de lumière.
« Des journalistes, des avocats, des activistes s’efforcent de briser ce mur du silence »
Pour ce faire, ils doivent démêler un incroyable écheveau de prête-noms, de sociétés-écrans, de fraudes et de mensonges.« C’est le chantier d’une vie, prévient Zena Wakim, avocate au sein de la Fondation Accountability Now qui lutte contre l’impunité au Liban. Dans cette histoire, les choses ne sont jamais telles qu’elles apparaissent. Tout ça demande des investigations tellement compliquées et tellement dangereuses ».
Une vue d'une port où il est inscrit sur le trottoir la date et l'heure de la déflagration qui a ravagé la ville. Joao Sousa
Reconstituer le puzzle
Dès le début, un homme propose une méthode pour ne pas se perdre dans ce dossier tentaculaire. « Nous sommes face à un puzzle », explique Lokman Slim, lors d’une interview à une chaîne arabe, le 15 janvier 2021. Cet intellectuel, à la fois éditeur, archiviste, traducteur, documentariste, incarne une parole rare, libre, laïque, rigoureuse, parfois tonitruante. Il invite à examiner l’ensemble, et non la somme des éléments. Une fois les bords reconstitués, les grandes masses définies et certains détails mis en lumière, un tout autre tableau apparaît. Alors que le pouvoir politique ne concède qu’une suite de négligences, Lokman Slim dénonce un « crime de guerre » dont il rend responsable la Russie, la Syrie et le Hezbollah. Vingt jours plus tard, le 4 février 2021 au matin, il est retrouvé mort, tué par balles, dans sa voiture.
Il repose dans son jardin, au pied de la maison familiale, au sud de Beyrouth. Pour parvenir jusqu’à sa tombe, il faut franchir un barrage, puis un second, et plonger dans un lacis de rues étroites, pavoisées de jaune, la couleur du Hezbollah. Sur les immeubles gris toujours plus hauts trônent des portraits délavés de « martyrs » en treillis. Au milieu de ce chaos de béton et de ces images guerrières, la « villa Slim » constitue une oasis. Le porche est ouvert, comme toujours. Fils d’un grand avocat chiite, Lokman Slim vivait parmi les siens, dans le quartier de Haret Hreik devenu le fief d’un mouvement politico-militaire qu’il pourfendait sans relâche.
« Soyez diplomate, parce qu’on risque notre vie »
Entourée des innombrables livres et dossiers de son mari, la réalisatrice germano-libanaise, Monika Borgmann, se bat pour connaître la vérité : « Son entretien avait fait beaucoup de bruit. Il ne faisait que présenter des faits de façon très logique. Bien sûr, les gens lui disaient : Tu vas trop loin. Mais il avait donné tellement d’int...
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